Fleur Pellerin : le livre numérique trop cher pour "beaucoup de lecteurs"

Nicolas Gary - 19.02.2015

Lecture numérique - Législation - abonnement illimité - loi prix unique livre - Laurence Engel


L'avis était attendu, et la Médiatrice du livre, Laurence Engel, l'avait remis cette semaine à la ministre de la Culture. Dans la foulée, Fleur Pellerin disposait donc des arguments qui confortaient sa première intervention. L'abonnement illimité « ne semble pas conforme à la loi », expliquait-elle en décembre 2014. Désormais, l'avis de la Médiatrice est rendu, et conforte la position prise par la rue de Valois. 

 

 Fleur Pellerin voeux 2015 ministère culture 2

Fleur Pellerin - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Tout allait bien, jusqu'à ce qu'Amazon intervienne sur le territoire français, avec son offre Kindle Unlimited. Les sociétés Youboox et Youscribe proposaient déjà une offre d'abonnement, avec lecture illimitée de livres. Plusieurs éditeurs français avaient adhéré à ces solutions, certains pour promouvoir avant tout leur fonds de catalogue, plus difficile à travailler en librairie.

 

En France, l'offre Kindle Unlimited, sur laquelle se sont focalisés les regards, est apparue le 11 décembre 2014, avec une offre notoirement incomplète. Pour 9,99 €, on trouve à ce jour 837.276 ouvrages, dont une grande partie issue du catalogue d'œuvres autopubliées, via Kindle Direct Unlimited. Mais le problème, largement soulevé dans les colonnes de ActuaLitté, était que l'éditeur ne fixait pas le prix de vente de cette offre. Il était concrètement impossible que plusieurs maisons s'associent pour une offre fixée à 9,99 €, sans quoi on plongeait dans l'entente pure et simple.

 

Vincent Monadé, président du Centre National du livre, estimait déjà que « la faiblesse de l'offre en français démontre la légitime défiance des éditeurs français sur cette proposition émanant d'un opérateur qui, jusqu'à présent, a surtout refusé de jouer le jeu du respect de la chaîne du livre et de la fiscalité de notre pays. Au-delà, dans ces modèles d'abonnement, la question de la rémunération juste et équitable des auteurs demeure prégnante.

 

Enfin, il faudrait disposer d'une véritable étude juridique : l'abonnement est-il compatible avec la loi sur le prix unique du livre et du livre numérique ? Aujourd'hui je n'en sais rien. Sur le fond, l'abonnement est refusé aujourd'hui par presque tous les éditeurs français et ceux-là mêmes qui s'y engagent le font avec prudence, pour tester le modèle économique plutôt que pour le valider. Les uns comme les autres sont, je le crois, bien inspirés de garder raison. »

 

L'éditeur doit fixer le prix de vente, point barre

 

Dans un entretien accordé au Figaro, Fleur Pellerin réaffirme donc sa vision, tout en assurant que ce n'est pas l'abonnement illimité en soi qui est illégal, mais les offres aujourd'hui proposées. « Le principe essentiel est que l'éditeur doit fixer lui-même le prix de son offre », précise-t-elle, un message amplement véhiculé par le Syndicat national de l'édition. Et à ce titre, une offre comme celle de ePoints, maison numérique du groupe Seuil/La Martinière, serait tout à fait conforme à la législation. 

 

Mais en l'état, l'avis de la médiatrice permet à la ministre de demander aux sociétés concernées de se mettre en conformité avec la loi sur le prix unique du livre numérique, dans un délai de trois mois. 

 

Pas question, par ailleurs, de toucher à la législation, qui représente un équilibre entre les acteurs, et une rémunération pour les créateurs. « Au contraire, je pense que l'on peut encourager l'innovation et le développement de nouvelles propositions pour les lecteurs, tout en respectant ce cadre juridique qui a su résister au temps. » 

 

 


 

 

ActuaLitté avait évoqué une riposte simple, de la part d'Amazon, qui est en train de recruter un éditeur/une éditrice, pour fonder une maison d'édition en France. Par ce biais, il serait en effet simple pour la firme américaine de racheter des droits pour passer les ouvrages dans le cadre d'un club de livres. Or, en devenant éditeur, Amazon aurait alors la possibilité de créer une offre illimitée, en conformité avec la législation. Il suffirait de dépenser quelques euros, par-ci, par-là, pour se procurer les droits nécessaires. 

 

Ce phénomène de concentration ne semble pas inquiéter les acteurs du livre, pour qui la méthode ne fonctionne pas dans le secteur de la Culture. Pour d'autres, la parade consisterait à définir la notion de club, en fermant le vide juridique actuel. Pour la ministre, l'aventure Amazon aux États-Unis parle d'elle-même : cela n'a pas fonctionné. « L'édition est un vrai métier. » Raison, certainement, pour laquelle Amazon recrute un véritable éditeur... Et si la firme de Jeff Bezos doit dépenser un peu d'argent pour y arriver, le marché vaut bien ces investissements.

 

En France, le livre numérique est trop cher

 

La ministre pose en revanche un constat simple sur le marché du livre numérique : d'un côté, le développement de l'ebook est aujourd'hui bloqué en raison du « prix du livre numérique, considéré comme trop élevé par beaucoup de lecteurs. Nous encourageons les éditeurs à y réfléchir. » L'autre enjeu serait celui du format, et de l'interopérabilité : « Nous poussons, au niveau européen, à la généralisation du format EPUB, afin que les lecteurs ne soient pas enfermés dans des systèmes comme celui de Kindle. »

  

L'offre d'abonnement est donc illégale, et les arguments que Me Emmanuel Pierrat, avocat de la société Youboox, avait fait valoir dans nos colonnes sont balayés. Dans un courrier, le conseil de cette entreprise avait fait valoir que l'offre était au contraire respectueuse de la législation, en s'appuyant sur la notion de « prix de vente », qui aurait exclu l'idée d'un abonnement. 

 

Manifestement, les conseilleurs ne sont pas les payeurs. 

 

Ce qui reste catastrophique, c'est que l'alternative Club de livres, dont dispose aujourd'hui Amazon, est une solution que les sociétés françaises ne pourront pas s'offrir. Une certaine ironie, donc : pour contrer l'offre Kindle Unlimited, l'État a ouvert un boulevard bien dégagé, où seule la société américaine s'avancera.

 

Désormais, les différents opérateurs concernés – incluant également l'offre de bandes dessinées, à travers izneo – disposeront d'un mois avec la Médiatrice pour trouver une alternative. Et à son terme, trois mois pour entrer en conformité avec la législation. 

 

Notons également que Fnac, qui réfléchissait à la constitution d'une offre d'abonnement numérique, sera certainement refroidie dans ses ardeurs.

 

Ironie seconde : on peut d'ores et déjà trouver le rapport de Laurence Engel sur le site Youscribe.