iPad à l'école : Soupçons de conflit d'intérêts à Los Angeles

Louis Mallié - 27.08.2014

Lecture numérique - Tablettes - Appel d'offre - Apple - Pearson


Les étudiants de Los Angeles n'étudieront définitivement pas sur iPad. Le Los Angeles Times rapporte que John Deasy, surintendant des écoles de Los Angeles — second système éducatif le plus important des USA — a annulé hier l'application d'un contrat de 1 milliard $ avec Apple, impliquant l'éditeur Pearson. 

 

 

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Brad Flickinger, CC BY 2.0

 

 

La suspension a été annoncée dans une lettre adressée au Board of Education. Si John Deasy y allègue les atermoiements du marché et l'avancée des nouvelles technologies, la suspension du projet suit néanmoins des révélations selon lesquelles ce dernier, épaulé par son adjoint, aurait entretenu des liens étroits avec les cadres d'Apple et de Pearson… 

 

« Nous mettons un terme à notre actuel contrat avec Apple », a écrit John Deasy dans la note envoyée au Board of Education hier. Selon les termes du contrat signé il y a à peine un an, la société s'engageait à fournir des iPads aux établissements, utilisant Pearson comme sous-traitant et meneur du projet d'étude — le tout avec pour objectif de familiariser les élèves aux nouvelles technologies. Le contrat initial fixait alors un budget de 30 millions $ — censé ensuite s'étendre aux environs de 500 millions $ dans le cas où le projet se poursuivrait sur l'année suivante. 500 millions $ de plus auraient alors été débloqués, afin de généraliser l'accès à Internet dans les établissements — ce qui fixait donc le budget final à près d'un milliard $, sans compter les imprévus.

 

Le projet semblait sur une bonne voie, et les achats d'iPads étaient en cours lorsque John Deasy, principal souteneur du projet, est devenu l'objet de critiques croissantes. La semaine dernière, le rapport d'un comité censé examiner la pertinence technique du projet se montrait fort critique quant à l'appel d'offres proposé par le surintendant. Le rapport pointait alors le fait que l'appel d'offres paraissait clairement avoir été rédigé pour les éventuels gagnants — Apple et Pearson — mettant ainsi sur le banc de touche les autres candidats. Plus encore, le rapport révélait que les termes du contrat avaient été révisés après coup, pour s'adapter au mieux aux deux firmes.

 

Par ailleurs, plusieurs mails et documents rendus publics mettent en avant les liens qu'ont entretenus John Deasy et son adjoint Jaime Aquino   ancien cadre de Pearson — avec les cadres d'Apple et de l'éditeur. Or, il apparaît que les protagonistes ont discuté du projet près de deux ans avant le début des opérations. Dans un mail de Jaime Aquino, adressé à un cadre supérieur de Pearson et daté du 24 mai 2012, on pouvait ainsi lire « je crois qu'il faudrait que nous nous assurions que votre offre est la moins chère. » Une déclaration qui en dirait long sur un éventuel ajustement anticipé de l'offre d'Apple... Et une conversation mail à laquelle le directeur s'était joint plus tardivement, insistant sur le fait qu'il ne souhaitait pas manquer « une opportunité extraordinaire. »

 

Bien entendu, le surintendant a immédiatement rejeté les accusations, prônant l'intégrité de l'appel d'offres et de son équipe — bien qu'il admît ne pas avoir lu le rapport du comité technique. Quant aux mails, il s'est justifié en arguant que la conversation faisait uniquement référence à un projet antérieur. « Bien sur que je suis en contact avec des gens, c'est ce qu'on attend de moi », a déclaré de son côté Jaime Aquino.

 

Revirement éthique, ou technique ?

 

La véracité des accusations reste donc à prouver : ce qu'entend bien faire une association des professeurs de LA, qui a demandé une enquête officielle. Selon une source proche du L.A. Times, un inspecteur général devrait prendre en main l'affaire et interroger les responsables. Une première enquête avait conclu que les suspicions n'étaient finalement pas fondées. Cependant, les méthodes de l'enquête avaient été contestées, et nombreux sont ceux qui soulignent que les nouveaux éléments du dossier changent désormais la donne…

 

Quoi qu'il en soit, le surintendant a donc justifié son revirement de divers arguments plus officiels : « Non seulement la décision nous permettra de tirer profit de l'évolution du marché et des avancées technologiques, mais en plus cela nous donnera la possibilité de considérer les problèmes soulevés [par le projet] », écrit-il dans la lettre au Board of Education, faisant notamment allusion aux critiques qui lui avaient été faites après que les premiers iPad achetés se soient avérés dépassés par les nouvelles versions déjà en magasin… Il s'était alors ainsi défendu — non sans raison — en pointant la rapidité de l'évolution des nouvelles technologies. 

 

En outre, le favoritisme Apple serait justifiable selon lui du fait qu'au moment de signer le contrat, la pomme apparaissait comme la société la plus à même de répondre aux exigences technologiques du projet. Et ce, quand bien même l'utilisation des iPad s'était elle-même avérée compliquée, les tablettes n'apparaissant pas toujours bien adaptées aux exigences de l'enseignement. Par ailleurs les programmes éducatifs de Pearson semblaient aussi à revoir, et ils avaient été vivement attaqués, car vendus plein prix alors même que les logiciels étaient encore en phase de test... Ajouté à cela divers problèmes — comme la distraction des élèves qui préféraient courir sur les réseaux sociaux et les sites de streaming que travailler — il en résulte que John Deasy a décidé plus sage d'en « revenir » aux ordinateurs portables pour les élèves de Los Angeles. 

 

18.000 ordinateurs portables seraient ainsi en phase finale d'achat. « Nous cherchons à redéfinir le projet et parfaire notre vision des choses afin d'équiper chacun de nos étudiants en ordinateurs, les aidant à réussir dans le XXIe siècle », a conclu le surintendant dans sa lettre... précisant qu'il espérait bien voir Apple et Pearson parmi les soumissionnaires du nouveau projet.