Piratage : Tristan Garcia, première victime de la rentrée littéraire

Nicolas Gary - 05.08.2015

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Un vilain nuage, informatique, avait obscurci la rentrée littéraire 2014. Sur les quelque 600 romans qui sortaient à cette époque, une petite tripotée d’entre eux s’était retrouvée en libre téléchargement, dans la plus totale illégalité. Le service s’appuyait sur OneDrive de Microsoft, le service de cloud de la firme. Une masse de 7 Go d’ebooks, et plusieurs dizaines de nouveautés. Et la rentrée 2015 alors ? Eh bien, piratée aussi...

 

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La récupération de 3300 livres numériques, incluant des Marc Levy, Amélie Nothomb, mais également un paquet de nouveautés de la rentrée littéraire, représentait en soi un petit tour de force. Pour beaucoup, ces livres numériques étaient déjà disponibles dans le commerce. Autrement dit, on assistait à un exercice de contrefaçon a posteriori – bien que plusieurs n’aient pas été mis en vente au moment où le paquet fut mis en ligne. 

 

« Ce qu’il faut en conclure, c’est que les éditeurs ne prêtent aucune attention à ce qui peut se passer sur le net. Si un auteur peut découvrir par lui-même que son livre est piraté, simplement avec des alertes Google, alors c’est par ignorance, paresse ou mépris qu’ils ne se préoccupent pas de ce qui se passe », estimait Thierry Crouzet, l’un des premiers auteurs à avoir découvert l’ampleur des dégâts, et lui-même victime.

 

Houellebecq, une nouvelle dimension

 

Et voilà qu’en fin d’année 2014, une autre surprise prenait de court toute l’édition : le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, se retrouvait sur les réseaux, avec une simplicité déconcertante

 

Une première dans le monde éditorial, puisque le livre ne devait sortir que le 7 janvier, et que sa version pirate a commencé à circuler le 27 décembre. Entre Noël et le Premier de l’an, évidemment, la réaction n’a pas été des plus promptes, et à ce jour, les fichiers sont toujours bien au chaud, pour qui souhaite se les procurer. Ils enregistrent d’ailleurs plus de 36.000 téléchargements pirates.

 

En l’occurrence, non seulement le piratage s’était opéré par la numérisation d’un exemplaire destiné à des professionnels, journalistes ou libraires, mais surtout, il avait été numérisé manu militari. Un processus long, fastidieux, qui consiste à photographier les pages les unes après les autres, avant de transformer les images en fichier texte. Ensuite vient le temps de la relecture. 

 

Pour la première fois, un ouvrage était piraté et facilement accessible aux internautes, bien avant sa date de commercialisation. Le ou les auteurs, à l’origine de cette contrefaçon, démontraient que l’on avait franchi un cap. 

 

Back to the roots, ou ce futur qui ne manque pas d’avenir

 

Le cloud de Microsoft avait donc fait fureur en août 2014, avec ses milliers d’ebooks, mais il était associé à un blog, lequel générait du trafic vers les fichiers et le paquet de livres. Suite aux articles de ActuaLitté sur le sujet, voici ce que l’animateur du site a publié, en novembre 2014 : 

 

J’AI TROUVÉ DEUX ARTICLES TRES INTERESSANTS SUR LE NET QUI PARLE DE CE BLOG...

https://www.actualitte.com/usages/la-rentree-litteraire-2014-en-telechargement-pirate-52151.htm

https://www.actualitte.com/usages/le-cloud-onedrive-de-microsoft-meilleur-ami-du-pirate-de-livres-52259.htm

J’AI DONC DECIDE DE NE PLUS FAIRE PARAITRE D’ARTICLE SUR CE BLOG POUR LE MOMENT, JE NE VOUDRAIS PAS AVOIR D’ENNUIS.

MEME SI MALGRE TOUT, JE TROUVE TOUT CA BIEN HYPOCRITE.

TOUS CES EBOOKS JE NE LES AI PAS INVENTES ET ILS SONT EN TELECHARGEMENT DIRECT SUR D’AUTRES SITES.

ET CERTAINS BLOGS N’HESITENT PAS A METTRE DES LIENS DIRECTS DE TELECHARGEMENT.

DE PLUS, TANT QUE LES EBOOKS SERONT AUSSI CHERS LES CHOSES NE CHANGERONT PAS.

J’ATTENDS VOS COMMENTAIRES AVEC INTERET.

A BIENTOT, AMIS LECTEURS !

 

 

Comme promis, l’internaute s’est remis au travail, ailleurs. Toutefois, il explique bien n’être qu’un tuyau de plus dans l’ensemble du piratage qui sévit sur la toile.

 

« Notre politique vise à permettre le développement de l'offre légale d'œuvres sur internet en multipliant les initiatives, avec, notamment, une action ferme vis-à-vis de ceux qui exploitent les fruits de la création sans rémunérer les artistes et les créateurs. Nous engagerons toutes les moyens possibles envers ces activités illégales, avec le concours de tous les ministères impliqués dans la lutte contre la contrefaçon et les circuits financiers occultes », affirmait la ministre de la Culture. Mais la suite va démontrer que l'offre illégale dispose de solutions toujours plus nombreuses.

 

 

 

L'offre pirate, de plus en plus en amont

 

La rentrée littéraire 2015 n'échappe déjà pas au mouvement initié l’an passé, et qui avait déjà sévi en 2013. Pour preuve ? Le livre 7 de Tristan Garcia, prévu le 20 août aux éditions Gallimard, est disponible depuis le 26 juillet. Et la qualité du fichier laisse rêveur – ou mettra au désespoir, c'est selon...

 

Sept fois le monde. Sept romans miniatures. Le lecteur aura d’abord l’impression de découvrir une série d’histoires indépendantes, avant de comprendre au fil des pages le sens caché de l’ensemble. Il sera question de drogue, d’art, de militantisme politique, de religion, de mode, d’extraterrestres, d’immortalité. Peu à peu, comme un mobile dont les différentes parties sont à la fois indépendantes et solidaires, le livre révèle par fragments un tableau de la condition de l’homme contemporain, de ses doutes et de ses illusions. Exploration réaliste de divers milieux sociaux à travers une multitude de personnages finement dessinés, c’est en même temps un récit fantastique de notre réalité malade. 7 : à la fois plusieurs petits romans trépidants et une seule fresque, méditation mélancolique sur la folie des croyances de notre époque.

 

 

Pas encore largement disséminé, ce recueil de récits vient poser une pierre de plus dans la lutte contre le piratage. Non seulement les dossiers réunissant des centaines d’ebooks pirates se multiplieront, mais, surtout, l’édition devra modifier amplement son fonctionnement si elle souhaite avoir une véritable incidence sur la contrefaçon. 

 

 

 

En août 2014, François Bon commentait l’apparition du fameux nuage noir sur la rentrée littéraire et les librairies :

 

et curiosité annexe : alors que le bashing Amazon devient une sorte d’exercice de bonne conscience nationale, alors que jamais on n’a vu une opération de telle ampleur et sous serveur parfaitement public, au lieu des habituels "torrent" et sites sous le manteau, aucune réaction de ces gens de la "chaîne du livre"

 

Depuis un an, les réactions ont eu lieu et le Syndicat national de de l’édition vante les mérites de la société Hologram Industries, prestataire chargé de repérer les œuvres contrefaites

 

« Cette solution est aujourd’hui effective, les engagements déjà pris par des éditeurs membres du SNE autorisent le déploiement technique de la solution à un coût modéré pour chaque éditeur désireux d’offrir dès à présent à son catalogue une protection contre le téléchargement illicite », affirmait le SNE. 

 

Doit-on en conclure que l’ebook piraté de Tristan Garcia est indétectable ? Et que l'asséchement des sites pirates n'est pas non plus la solution qui parviendra à éradiquer le mal ? C'est toujours pénible, la rentrée...