L'écrivain devenu fantôme, ou la création confiée à des algorithmes

La rédaction - 29.04.2016

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Les organisations membres du Conseil Permanent des Écrivains ont formulé 12 propositions pour une Europe du livre. La réforme du droit d’auteur qu’envisage la Commission européenne peut en effet laisser craindre beaucoup, et la défense des créateurs reste essentielle. Mais aux approches très théoriques, se succèdent également des textes plus personnels, où les revendications sont identiques, mais portées par une voix humaine.

 

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msteveo, CC BY SA 2.0

 

 

Dans un communiqué, le CPE appréciait les évolutions de la Commission européenne, dont celles du président Jean-Claude Juncker, qui a pris en compte « la revendication d’une juste rémunération des auteurs et la réflexion sur la responsabilité des opérateurs du net tant pour lutter contre la piraterie que pour équilibrer le partage de la valeur ». 

 

La vigilance reste de mise, alors que le projet de réforme de la directive sur le droit d’auteur n’est pas encore définitivement établi. 

 

Au cours de cette rencontre, Pierre Sellal, représentant de la France auprès de l’Union européenne a souligné la valeur culturelle et économique du droit d’auteur. Il importe, ajoutait-il, que l’on fasse une « interprétation restrictive des exceptions au droit exclusif ». Et de demander aux pouvoirs publics de renforcer leur lutte contre toute forme de violation de la propriété intellectuelle.

 

« Le CPE formule ainsi le vœu que les autorités européennes reprennent à leur compte ces propositions afin d´assurer un haut niveau de protection des auteurs tout en tenant compte du nouvel environnement numérique et économique. »

 

C’est dans ce contexte que Valentine Goby, présidente du CPE, a diffusé un texte, auquel plusieurs auteurs se sont associés. À ses côtés, Maureen Duffy, romancière, Nina George, romancière, Philippe Geluck, dessinateur, Erri de Luca, romancier, poète et dramaturge et Juan Pedro Aparicio, romancier et essayiste. Tous se reconnaissent et approuvent cette nécessaire résistance.

 

Nous reproduisons ci-dessous le texte de Valentine Goby, présidente du CPE.

 

Le droit d’auteur contre les fantômes 

 

Enfant, je croyais tous les écrivains morts. Leurs esprits muets portaient barbe et moustache grise. Les livres poussaient sur des étagères de librairie et de bibliothèque, fécondés par l’inspiration qui, bien entendu, tombait du ciel. J’écrivais. Je ne rêvais pas d’être écrivain, seuls les livres existaient.

 

Je suis devenue romancière. Avec un corps. Un estomac. Je paie mon toit, me soigne, pars en vacances, danse, vis, le droit d’auteur nourrit ce corps qui crée. Les fantômes de mon enfance l’ont rendu possible : des écrivains comme Beaumarchais, Balzac, Hugo, Sand ont pensé et diffusé le droit d’auteur avant de disparaître, édifiant pour nourrir ce corps une alternative juste au mécénat et à la rente. 

 

Mais j’entends qu’en Europe on voudrait renouer avec le temps des spectres : les œuvres sur le net, formidable outil de diffusion de la culture, devraient être gratuites ; les exceptions au droit d’auteur, déjà nombreuses et justifiées (handicap, enseignement, prêt en bibliothèque…), multipliées pour un accès sans cesse élargi ; pourquoi ne pas carrément confier la création à des algorithmes qui ne coûteraient rien à personne ? 

 

Affaiblir le droit d’auteur, ce n’est pas renforcer celui du lecteur. C’est renvoyer l’auteur au tombeau, et avec lui, la création. Les auteurs ont un corps. Le droit d’auteur n’est pas un obstacle : il permet aux artistes d’être rémunérés et respectés ; il protège la diversité et la vitalité culturelles, la liberté d’expression. 

 

Nous ne sommes pas des fantômes. 

 

Valentine Goby, romancière, présidente du Conseil Permanent des Écrivains