L'édition face au livre numérique : incertitude, opportunité et défi

Clément Solym - 04.12.2011

Lecture numérique - Acteurs numériques - éditeur - distributeur - ebooks


Le Sommet Global Media 2011 organisé par Reuters aura été l'occasion pour plusieurs acteurs de l'édition d'évoquer les questions et enjeux de l'avenir numérique qui se dessine, se profile... ou se fait désirer. Aux propos du PDG de Hachette Livre, Arnaud Nourry, annonçant une France modestement ebook pour 2012, se sont succédé d'autres commentaires et approches, venues du monde entier.

C'est que notre pays reste dans une position ambivalente. D'un côté, on présente le lectorat français comme bien ancré dans ses habitudes de papier, ce qui conforterait les positions d'éditeurs qui tardent à enfin mettre en vente des livres numériques (numérisés...), à des prix ATTRACTIFS. De l'autre, ces mêmes maisons, pas vraiment pressées de traiter avec des Amazon et des Apple, géants du net, pour qui les contenus ne sont finalement qu'un moyen de vendre leurs appareils... Situation inextricable, finalement ?

John Makison, directeur général de la maison Penguin, filiale du groupe Pearson, l'avenir est ô combien incertain, et « jamais il n'a été aussi difficile de prédire où en sera le secteur d'ici douze mois », souligne-t-il auprès de Reuters. « Il y a autant d'opportunités que de défis à relever. » Grandiose.

 

Numer-hic


C'est que la dématérialisation des livres ne se vit pas non plus de la même manière selon que l'on soit d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique. Entre les expérimentations menées - et ratées - que l'on peut voir aux États-Unis, et l'actuel marché en France, on verserait dans l'euphémisme en parlant de gouffre. Mais il est aussi vrai que le secteur français du livre numérique ressemble à ce qu'il fut voilà un peu plus de trois ans, aux USA.

 

Musique, législation et accords


Seule grande différence, noterait Reuters, les accords passés entre éditeurs et revendeurs seraient plus en faveur des premiers. Contrairement au monde de la musique qui se serait alors fait imposer le rythme et le négoce. Il est vrai, en parallèle, que la France, comme d'autres pays, dispose d'une législation imposant que le livre soit vendu au même prix partout. Ce qui a servi durant les trente dernières années à empêcher toute concurrence entre les librairies - physiques, comme en-ligne. Arnaud Nourry souligne : « Nous avons beaucoup appris de l'industrie du disque. Ils n'ont pas réagi rapidement quand Apple a imposé un business modèle unique. Nous avons fait tout le contraire. »

 



Outre-Atlantique, ce n'est pas par une législation que l'on est passé, mais par des accords commerciaux, le contrat d'agence. Ce dernier fixe un prix de vente pour les livres numériques, et les revendeurs doivent s'aligner, tous les uns comme les autres, sur le prix établi par l'éditeur. Normalement, puisqu'en y regardant de plus près, il semble encore et toujours qu'Amazon parvienne à proposer des tarifs moindres. En France, c'est une autre loi qui encadrera la vente de livres numériques, avec des contours similaires à ceux tracés pour les livres papier.

 

La vente en ligne, (met les) nerfs (à) de la guerre


C'est qu'en dépit des progrès que l'on peut constater ou attendre de la part du livre numérique, aujourd'hui, ce qui fait vendre les livres, ce sont les libraires. Et si le marché de l'ebook pèse 1 % ou pas loin en France, cela signifie que les 99 % restants sont donc des livres papier vendus à 90 % dans des boutiques physiques - la vente en ligne représentant 9,1 % du commerce total.

Aux États-Unis, les choses sont différentes, évidemment. L'achat en ligne est bien plus démocratisé, et le nombre de librairies indépendantes est largement en chute. Même les grandes chaînes, comme Borders, font faillite, dans le contexte actuel. Penguin, pour ce faire, a tenté de proposer une version numérique simple pour accompagner la version papier. Histoire de rendre de la valeur au livre papier, en l'enrichissant d'un petit plus.

 

Mais pour l'heure... « Lorsqu'on essaie d'apporter des améliorations, les lecteurs les accueillent avec indifférence. Sur le marché adulte, le goût des consommateurs est étonnamment conservateur », constate John.

 

Nettoyer les tuyaux, pour retrouver son gagne-pain

Du côté français, on sait ce qu'il en est tout aussi bien, même si le marché n'est pas encore arrivé aux 20 % étasuniens. Pour Arnaud Nourry, il faut avoir des préoccupations très pragmatiques. « Comme le marché du livre dans son ensemble n'a pas une croissance rapide, la partie e-book va empiéter sur le papier au détriment des distributeurs. C'est une transformation à laquelle les distributeurs vont devoir faire face. »  Et d'ajouter : « Si nous ne faisons pas cela, l'industrie du livre connaîtra le même sort que celle de la musique, avec un nombre réduit d'acteurs et une diversité limitée. »

Et l'on comprend d'autant mieux cette situation que Hachette est un gros distributeur - même si les librairies trouvent à redire de la qualité de sa prestation. Dans le cas du numérique, tout passe par une société rachetée en 2007, Numilog. Et en dépit de l'enthousiasme de son créateur, Denis Zwirn, pour le livre numérique, les conditions de travail sont loin de satisfaire les éditeurs partenaires.

Si d'un côté, on découvre que le réseau de librairies est à préserver, c'est encore parce que les maisons vendent massivement des ouvrages papier, alors qu'aux USA, on envisage déjà l'avenir des librairies comme des lieux de diversité - où l'adaptation et l'évolution est d'ores et déjà impérative.