L'édition ne garantit plus un lectorat à la plupart de ses auteurs

Nicolas Gary - 05.09.2014

Lecture numérique - Usages - lecture internet - oeuvres ouverture - public lecteurs


Pour la rentrée littéraire, plusieurs initiatives ont jailli, venant d'horizons divers. Laurent Margantin, traducteur et auteur, que l'on ne devrait plus présenter, s'est lancé dans la publication d'un récit, Le Chenil, qui le tiendra en haleine jusqu'en décembre. Il expérimente la publication en libre accès, sous la forme de feuilletons quotidiens. La première mise en ligne a débuté le 25 août dernier. 

 

 

 

 

« Pour moi c'est une autre forme de “rentrée littéraire” : sans éditeur (ni papier ni numérique), à partir d'un texte écrit en amont (pas d'écriture au quotidien comme j'avais pu le faire avec “Aux îles Kerguelen”), je suis dessus depuis novembre 2013 (l'ensemble fait environ 300 pages imprimées) », nous précise-t-il. 

 

Que l'on ne se méprenne pas : ni les éditeurs ni l'édition elle-même ne sont visés d'une quelconque manière, dans ce projet, « et je ne défends pas l'accès libre pour la gratuité, mais simplement le droit pour un auteur d'être lu ». Simplement, dans « le flot des publications d'automne », il constate justement que l'on ne retiendra que les blockbusters. Or, ces derniers sont par ailleurs de moins en moins nombreux. Quant au reste des romans parus, « ils trouvent de moins en moins de lecteurs ». 

 

"L'édition traditionnelle ne garantit plus un lectorat à la plupart de ses auteurs, ce système est devenu absurde"

 

Que faire ? Qu'attendre ? Les chiffres avancés n'ont rien d'officiel, mais Laurent Margantin assure que, pour 95 % de la production, les éditeurs ne communiquent aucune donnée. « On sait cependant que de nombreux romans — parfois de grande qualité — ne trouvent pas plus de 100 lecteurs, et ce, chez des grands éditeurs. Alors, à quoi bon être publié dans ces conditions ? L'édition traditionnelle ne garantit plus un lectorat à la plupart de ses auteurs, ce système est devenu absurde. »

 

Son projet du Chenil s'inscrit alors dans une forme de refus face à l'impossibilité de trouver un lectorat. Et de souligner que son projet de blogbook, Aux îles Kerguelen, a connu 28.000 visites en quelques semaines. « La plupart des lecteurs ayant suivi jour après jour mon récit publié en ligne. Pour Le Chenil, je fais le même pari : me passer d'un éditeur (même numérique), et donner à lire en accès libre l'ensemble du récit sur Oeuvres ouvertes (créé en 2009) qui a une moyenne de 1000 visiteurs par jour. »

 

Le blogbook, selon l'auteur 

D'abord le blogbook, ensuite l'ebook, et en dernier le bouquin papier. Mais le cœur du livre reste le blogbook.

Le bouquin papier la dernière chose à lire, n'intéresse que les commerçants, libraires et critiques, vieux monde croulant.

Faire des ebooks et livres papier appauvris, c'est-à-dire sans les photos, vidéos et cartes du blogbook, qui est l'œuvre réelle.

Pousser le lecteur vers le blogbook, là où naît le texte, l'ebook et bouquin papier tristes succédanés du blogbook.

Un auteur ne devrait pas passer trop de temps à faire des ebooks et bouquins papier, c'est du temps perdu pour les blogbooks.

Trop de temps perdu à préparer ses ebooks et bouquins papier : l'auteur a le crâne vide, son blogbook en pâtit.

À chaque page de l'ebook et bouquin papier on devrait lire la mention : lecteur, le blogbook est bien meilleur !

Auteurs du net, ne vous réjouissez pas que vos ebooks sortent en bouquins papier : c'est votre mort.

[...]

Le blogbook parfait ? Celui qui n'intéresse ni les éditeurs ni les critiques, mais qui est lu par d'excellents lecteurs.

Le blogbook parfait peut avoir 50 lecteurs, qui valent bien tous les lecteurs de best-sellers. (Merci Henri Michaux)

Le blogbook raté ? Celui qu'on écrit en pensant à un bouquin papier.

Le blogbook se caractérise en bonne partie par le rythme et l'intensité de ses mises en ligne.

Le blogbook est l'acte de liberté de l'auteur d'aujourd'hui. Il vaut toute la gloire que peut apporter le bouquin papier.

Faute de blogbooks dans leurs rayons, les librairies meurent.

Le blogbook est oxygénisation de la littérature. (Merci Julien Gracq)

Le blogbook fait peur aux écrivains et aux éditeurs, ainsi qu'à beaucoup d'esprits cultivés. C'est donc la forme idéale.

 

La conclusion s'impose alors d'elle-même, et donne faussement l'air d'enfoncer des portes ouvertes. Au contraire, c'est une réaffirmation de la volonté première, pour tout auteur, que de trouver des regards à qui offrir des histoires. « J'écris pour être lu, si le bouquin imprimé ne permet plus ça (c'est le cas je le répète pour la majorité des auteurs sur le marché littéraire actuel), alors je préfère recourir à un autre support qui me permet de créer un rapport direct avec les lecteurs. »

 

Et avec un brin, peut-être, mais à peine, de cynisme : « Et si Internet tue l'édition traditionnelle, mais permet à plus de textes de valeur d'être lus, je ne vois pas pourquoi il faudrait s'en plaindre. »

 

Le Chenil est à découvrir à cette adresse