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L'heure n'est pas venue pour les éditeurs d'enlever les DRM (A. Nourry)

Nicolas Gary - 16.03.2012

Lecture numérique - Acteurs numériques - Hachette livre - ebooks - Readium


Exclusif ActuaLitté : Le groupe Hachette Book a hier soir annoncé son implication désormais officielle dans le projet Readium. Ce dernier, qui vise la promotion du format de livres numériques open-source EPUB, a été impulsé par l'International Digital Publishing Forum. Hachette souhaite, en rejoignant ce projet, prendre une part active à l'adoption du format EPUB. (voir notre actualitté)

 

En marge du Salon du livre, ActuaLitté a pu interroger Arnaud Nourry, PDG du groupe Hachette Livre. « Tout ce qui favorise l'émergence de standards numériques ouverts, c'est-à-dire que l'amateur de ebooks a achetés dans une boutique, peut lire sur une machine, transférer sur une autre, permet de faciliter la vie de l'utilisateur. C'est formidable. »

 

Une prise de position ferme contre les formats fermés, ou plus simplement contre le format Kindle, dont Amazon a le monopole, non seulement de la vente, mais également de l'utilisation ? « Je comprends bien qu'à un moment, il faut que l'industrie se crée, et que cela génère plein de formats fermés. C'est ensuite qu'il y a une phase où il faut les laisser tomber. Je crois que cette phase, nous sommes en train de l'aborder. Je ne dis pas que Readium sera LA solution, mais Hachette a voulu l'aborder pour mettre en avant les forces de l'EPUB et ses avantages. »

 

 

 

Cependant, avec une telle prise de position, de la part d'un des plus importants groupe d'édition au monde (6e place mondiale)... comment ne pas anticiper une réaction protectionniste de la part d'Amazon ? Après tout, le cybermarchand avait réagi par une politique de suppression de titres pour moins que cela. « Pourquoi voulez-vous qu'il y ait des représailles de la part de Jeff Bezos ? Ce n'est pas une mesure hostile contre qui que ce soit. C'est une décision prise pour les consommateurs, et l'on va tous y venir à un moment donné. Aujourd'hui, quand vous lisez un DVD, vous n'avez pas une question de format, parce qu'il en existe un seul. Il existe des zonages, mais ce sont des questions de droits, qui existent d'ailleurs aussi dans le livre. Il faut donc que l'on aille vers cela. »

 

« Ce n'est pas une mesure d'hostilité, l'implication de Hachette Livre est un investissement très symbolique, qui démontre l'envie de Hachette de participer à la création d'un format ouvert. Et je suis sûr que dans quelques années, ce sera un sujet non polémique. Mais si nous sommes les premiers à marquer le coup, tant mieux. » De fait, on compte parmi les membres de l'IDPF des sociétés comme Google, Sony, Adobe, Apple, Feedbooks et bien d'autres. (voir la liste

 

Piratage et surveillance

 

Et pour rester dans le domaine du livre numérique, comment se passe la collaboration avec Attributor ? « Attributor c'est une entreprise qui surveille le net partout dans le monde pour nous, en France essentiellement, parce que l'on sait que, malheureusement, beaucoup de nos livres ont déjà été piratés, sont présents sur des sites et que, dans nos contrats avec les auteurs, nous avons l'obligation de défendre leur propriété intellectuelle, leur droit moral. Attributor, c'est un peu le Hadopi du livre, et cela fonctionne bien puisque dans 85 ou 90 % des cas, les livres sont supprimés des sites. Après, ils réapparaissent ailleurs, mais comme c'est le métier d'Attributor, ils font le boulot, le jour et la nuit, qui nous permet d'avoir un reporting régulier. 

 

Et l'on constate que l'on est piratés massivement. Tant qu'il y aura des gens qui mettent des scans en ligne, on continuera, et je pense qu'il y en aura toujours, d'ailleurs. C'est important : nos auteurs vivent de l'exploitation de leurs oeuvres. Si nous ne marquons pas un coup d'arrêt à la consommation, par le piratage, avant que le numérique soit un mode de lecture très répandu, on court à la catastrophe. Je pense que d'autres confrères feront la même chose. »

 

Le prêt d'ebook n'est pas une priorité

 

Dans un autre domaine, les bibliothèques et Hachette ne signeront pas demain des accords pour le prêt de livres numériques. « Ces lieux ont pour vocation d'offrir à des gens qui n'ont pas les moyens financiers, un accès subventionné par la collectivité, au livre. Nous sommes très attachés aux bibliothèques, qui sont des clients très importants pour nos éditeurs, particulièrement en littérature. Alors, il faut vous retourner la question : est-ce que les acheteurs d'iPad ont besoin qu'on les aide à se procurer des livres numériques gratuitement ? Je ne suis pas certain que cela corresponde à la mission des bibliothèques.

 

Par définition, me semble-t-il, les gens qui ont acheté un Kindle ou un iPad, ont un pouvoir d'achat, là où les gens qui sont les usagers de ces lieux en manquent. La position de Hachette aujourd'hui, c'est que l'on ne vend pas aux bibliothèques, pour éviter d'avoir ces prix très hauts, considérant qu'il n'y a pas encore de nécessité. On changera un jour, quand on aura trouvé les formules, il y'en a plein d'autres, comme la licence qui octroierait une utilisation durant six mois. Encore une fois, les bibliothèques sont essentielles dans l'économie du livre, mais il est tout aussi essentiel que les gens achètent des livres. Si on commence à donner un accès libre et quasiment gratuit au lecteur pour des versions numériques, alors que le marché est à peine en train d'émerger, on va tuer le marché. »

 

On va garder les DRM quelque temps encore

 

Bon, d'accord... Alors question piège : des DRM dans un format ouverts, officiellement soutenu, cela n'a rien de paradoxal ? « Absolument pas : la DRM sert à empêcher que l'on distribue des centaines de fois le fichier acheté. Le format ouvert permet une lecture libre sur tous types de supports. En France, on a une petite difficulté avec le piratage, ignorant que l'on n'a pas le droit de faire des copies librement, et à  ce titre je crois que la DRM est nécessaire. Si dans cinq ans ou dix ans, la question est culturellement dépassée, on sera ravis d'enlever les DRM. Mais aujourd'hui, nos auteurs ne comprendraient pas que l'on se lance dans un système où l'on vend une fois et où c'est copié 500 fois. C'est trop contraire à la défense du droit moral pour qu'on le fasse. Peut-être dans une prochaine génération, verra-t-on les choses autrement : la musique a fini par abandonner les DRM, mais l'heure n'est pas venue pour les éditeurs. »