L'internaute amateur : ce nouveau critique et prescripteur de livres

Julien Helmlinger - 25.03.2013

Lecture numérique - Usages - Internet - Réseaux sociaux - Prescription


A l'heure du tout connecté, la critique comme la prescription littéraire auraient tendance à se prendre de plus en plus dans la Toile. Que ce soit au travers des blogs de passionnés, des réseaux sociaux les plus fédérateurs, ou via les commentaires et autres notations publiées sur les plateformes commerciales, le simple amateur de lectures peut désormais avoir la même portée qu'une figure d'autorité en la matière. Mais comment ces nouveaux commentateurs sont-ils perçus par les acteurs traditionnels de l'industrie ?

 

 

 

 

Telle était la question soulevée à l'occasion d'une conférence organisée par MyBOOX, sur la Scène numérique du Salon du livre de Paris. Lauren Malka, responsable éditoriale du magazine, animait le débat en présence de la romancière Karine Tuil, le scénariste BD Thomas Cadène, le journaliste du Figaro Mohammed Aïssaoui, la bloggueuse Sophie Adriansen hébergée par ActuaLitté, et la commentatrice hyperactive sur MyBOOX, Virginie Neufville.

 

Le point de vue des créateurs

 

Comme le ressent Karine Tuil, ce nouveau phénomène visant à se faire conseiller en ligne est avant tout positif ; multipliant les possibilités de contacts avec les lecteurs et journalistes, il permet de rompre ainsi l'isolement de l'auteur. L'intérêt résiderait dans le partage, celui de l'information et du savoir, avec à la clé pour la création un apport de fraîcheur et d'enrichissement.

 

Face au boom de la critique en ligne, elle estime qu'un écrivain a plus à y gagner qu'à y perdre, car même si il apparaît que « la critique est violente, brutale, dure à entendre, il faut en tenir compte. C'est, au-delà, également une question de liberté d'expression ». Elle déplore toutefois l'abondance de familiarité, voire d'agressivité, sur Twitter, et pense que les critiques professionnels et rémunérés bénéficieraient possiblement en conséquence de meilleurs moyens pour approfondir leurs recherches.

 

Thomas Cadène quant à lui, avec Les autres gens, a écrit directement en ligne sur le principe du feuilleton BD numérique en collaboration avec une centaine d'illustrateurs. Il est le premier à avoir tenté cette expérience à un niveau professionnel en inspirant de blogs amateurs. dans le cadre de son projet, l'intérêt du réseau s'est situé dans la découverte occasionnée par les suggestions des lecteurs.

 

Il explique que son but était de créer une sorte de réflexe de lecture avec ses parutions quotidiennes, un peu comme celui des lecteurs compulsifs de news à l'heure du petit-déjeuner. il a donc mis à profit également ce nouveau mode de communion avec son lectorat, mais tout en décidant de « rester le seul maître à bord ».

 

Quand on leur pose la question de savoir si les créateurs sont incités à être actifs sur les réseaux sociaux, tous deux affirments ne s'être jamais fait pousser. Selon-eux les éditeurs ne s'impliquent pas véritablement dans la stratégie de communication.

 

La critique du journaliste littéraire

 

Pour Mohammed Aïssaoui, le fait qu'il soit nouveau ne change rien au fait qu'Internet est un média comme les autres. Il souligne que « le journalisme littéraire c'est un métier, et que ce soit sur le Net ou sur papier ». Ce qui change à l'ère des réseaux, est essentiellement que tout le monde peut désormais être non seulement lecteur, mais également critique et auteur.

 

En conséquence, le journaliste n'a pas le sentiment d'être mis en concurrence avec les bloggueurs, il confie  d'ailleurs avoir enregistré le blog « Sophie lit » dans les favoris de son navigateur Web. Il souligne le fait qu'il existe en outre d'autres canaux prescriptifs, comme les librairies, et qu'il ne s'est jamais senti non plus comme un rival des libraires. Ajoutant : « Aujourd'hui, envoyer des livres à un blogueur, ça fait partie du service de presse d'un éditeur. »

 

Néanmoins, il considère que dans le cadre de la littérature et de sa promotion, le manque de réglementation de la critique en ligne en fait un espace de non-droit. L'anonymat, notamment, lui semble particulièrement malhonnête, et c'est pourquoi il préconise la création d'une charte pour réguler la pratique.

 

Les témoignages des bloggueuses

 

Sophie Adriansen ne croit pas non plus en l'idée d'une concurrence entre les journalistes et les critiques amateurs. Car le blog serait essentiellement une affaire de passion, « sans autre objectif que celui de faire partager ses lectures, même s'il y a évidemment prescription ». Ses enjeux seraient donc déconnectés de la sphère commerciale, ce qu'elle considère comme un gage d'indépendance qui n'est pas de rigueur dans toutes les rédactions de presse.

 

Dans le cas de Virginie Neufville, elle a commencé à publier en ligne ses avis personnels sur les romans qu'elle lit, mais elle n'a visiblement pas trop conscience de l'influence qu'elle peut avoir en tant que prescriptrice. Elle se sent plutôt isolée dans son activité de blogging.

 

La critique amateure confie en revanche avoir cerné des limites du système. Lorsqu'elle écrivait sur la plateforme commerciale d'Amazon, elle se serait plus d'une fois faite insultée après avoir publié des propos très modérés, et bien qu'elle s'en soit plainte, les modérateurs du site n'ont jamais retiré les insultes.

 

En somme, ce nouveau terrain de la critique littéraire, certes à l'état encore quelque peu sauvage mais néanmoins fertile, ne demanderait plus qu'à être balisé en bonne intelligence.