La BnF joue avec Apple : “Une dégradation du service public de Gallica“

Nicolas Gary - 18.12.2015

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Donc la BnF s’associe avec Apple pour commercialiser des livres numériques. Une annonce faite en toute discrétion, à travers un communiqué laconique et incomplet. Pour le lancement, une offre à 0,99 € par ebook est proposée, mais les ouvrages seront par la suite vendus à 1,49 €. Une première vague de 100 titres est arrivée, et à terme, ils seront 10.000 à peupler le store d’Apple, iBook. Eh oui, exclusivement vendu chez Apple. Exclusivement ?

 

BnF (Bibliothèque nationale de France) - Salon du Livre de Paris 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Pour profiter de cette manne, Apple a dû investir dans la transformation des fichiers aujourd’hui disponibles et leur passage en format EPUB. « Apple est à l’origine du projet qui consiste à financer la conversion au format EPUB de 10 000 livres du domaine public accessibles sur Gallica en mode image comme pourrait le faire n’importe quel distributeur », explique BnF Partenariats à ActuaLitté. A quel coût ? Il faudra certainement demander à la commission d'accès aux documents administratifs, CADA, de le dévoiler.

 

Exclusivement exclusif, à l'exclusion de tout ce qui se fait déjà

 

Ce standard ouvert est devenu la norme, adoptée par tous les opérateurs – à l’exclusion d’Amazon. Pour avoir donc investi un peu d’argent, Apple jouit d’une exclusivité de commercialisation d’une année. Passé ce délai, les livres seront distribués par Immatériel, société spécialisée, auprès de tous les revendeurs. Et six années plus tard, ils seront intégrés à la base Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Et dans l’intervalle ?

 

Rien du tout : en réalité, la BnF a déjà passé des accords avec la société Hachette, qui propose 80.000 titres du patrimoine en impression à la demande. Mais le service n’était officialisé qu’en mai 2013.

 

Et il en va de même pour Les Éditions du Net, qui en proposent pour leur part 340.000. En septembre 2012, cette société proposait une première base de données de 200.000 titres appartenant au patrimoine de la BnF. « Nous fournissons aux distributeurs une base de données clé en main, intégrant toutes les métadonnées des livres (titre, auteur, éditeur, format, nombre de pages etc.), des mots-clés de recherche et les couvertures originales », précise son fondateur, Henri Mojon. Les livres sont alors produits dans un délai de 72 heures. 

 

Et d’autres opérateurs de la PoD existent : difficile de communiquer pour la BnF sur une quelconque forme d’exclusivité, dans ce contexte... Mais quand on parle de numérique, l’exclusif, c’est la cerise sur le gâteau dématérialisé pour appâter la presse. 


« Les Éditions du Net ont dû se battre contre Hachette qui voulait le monopole pour pouvoir commercialiser le fonds BNF. Pourtant nous sommes aujourd’hui les seuls à rééditer la totalité des 340 000 références Gallica. De la même manière, nous contestons aujourd’hui qu’Apple puisse avoir la moindre exclusivité et Les Éditions du Net proposeront de la même manière la version numérique », poursuit Henri Mojon.

 

"Une dégradation du service public qu'offre Gallica"

 

Non seulement les opérateurs existent, mais les fichiers numériques ne doivent pas être bien loin. Tout d’abord, Gallica propose un fichier image et un téléchargement en PDF de tous les titres. Cet accès est libre et gratuit, et il est tout à fait possible de consulter en plein texte sur Gallica. Alors, s’interroge Lionel Morel, animateur de S.I.Lex, le partenariat avec Apple en devient-il plus acceptable ?

 

« Nous ne sommes pas du tout sur le même modèle qu’avec Proquest, qui imposait pour la numérisation des exclusivités de 10 ans, sans discussion. Ici, le format EPUB est une sorte de couche payée par Apple, et devient l’offre Premium de Gallica. On commercialise, à l’unité, des fichiers plus propres, plus exploitables, contrairement à ce que Gallica offre. » La filiale BnF Partenariats a d’ailleurs été montée, justement, pour servir d’outil marchand à la BnF : jusque là, tout va bien.

 

« Entre l’accès libre et gratuit à des documents dont la qualité de numérisation est loin d’être optimale et ces fichiers vendus, on assisterait plutôt à une dégradation du service public qu’offre Gallica », souligne-t-il. 

 

Olivier Ertzscheid, maître de conférences, qui blogue sur Affordance, prolonge le questionnement : « On parlerait plutôt de transfert des usages au profit d’Apple. » Dans les faits, les ouvrages du domaine public se vendent plutôt bien : peu, voire très peu chers, ce sont des classiques connus, et que le temps a éprouvé. Commercialement attractifs et précédés d’une réputation qui n’est plus à faire, ils sont plus facilement en mesure de séduire le public. 

 

« Le problème vient plutôt de ce que les gens prendront l’habitude de se rendre sur la plateforme d’Apple durant un an, et se déshabitueront de Gallica. Face à un EPUB propre, pourquoi revenir à des versions images plus ou moins bien numérisées ? »

 

Et le prix unique du livre numérique ? Aux z'oubliettes ?

 

Et si l’on assure que cela doit venir en aide aux libraires, passée la première année de commercialisation, certains lèvent un sourcil inquiet : bénéficier au terme d’une année d’un fichier EPUB, bravo, mais est-il vraiment conforme à la loi sur le prix unique du livre numérique de ne proposer la Collection XIX qu’à travers un unique canal ?

 

C'est marqué dessus...

 

 

Sollicitée sur ce qui ressemble fortement à une infraction, sinon à la loi, du moins à son esprit, la BnF précise qu’Apple n’a pas d’exclusivité sur les titres, mais uniquement sur la distribution temporaire d’un an sur l’iBook des EPUBs réalisés. « Aujourd’hui, si d’autres éditeurs ou acteurs du numérique souhaitent réaliser des EPUBs à partir des mêmes fichiers images de Gallica, cela est tout à fait possible. » 

 

Et sur la question de la légalité ? Pas un mot : on ne doit pas être très à l’aise avec cet aspect-là. ActuaLitté a sollicité le Syndicat de la librairie française pour avoir son avis, certainement éclairant, sur la question. 

 

« Les prix sont fixés par Apple et BnF-partenariats. Le choix des titres gratuits repose sur un échantillonnage représentatif du fonds. Une nouvelle sélection de titres gratuits paraît chaque mois », poursuit la BnF. Logiquement, la loi sur le prix unique du livre numérique impose que l'éditeur fixe le prix : s'agit-il donc d'une coédition ? « Les 10 000 ouvrages restent accessibles sur Gallica au format image ou PDF, parfois avec un OCR. » Sauf qu'en l'état, chaque ebook dispose d'un ISBN : ce n'est donc pas du tout la même offre...

 

On se demande cependant pourquoi vanter cette offre au format EPUB 3, lisible en audio TTS et braille numérique, si c’est pour en limiter à ce point la commercialisation. Heureusement, d’ailleurs, que les fichiers sont sans DRM : il n’en sera que plus simple de les extraire du fichier iBook, pour en profiter ailleurs.

 

Oh, mince : c’est vrai. Il faut impérativement avoir un Mac ou un appareil iOS pour profiter de ces livres. 

 

Pour trouver des fichiers de qualité, sans contraintes aucune, on ne pourra que suggérer à l’internaute de se ballader sur le site du Projet Gutenberg, où les EPUB sont déjà propres. Parce que le passage par Apple, pour obtenir des fichiers réintégrables dans Gallica sous six ans, c’est un peu la douche froide : celle qui ne lave pas vraiment...