La censure d'Apple récidive et frappe sous la ceinture

Julien Helmlinger - 22.04.2014

Lecture numérique - Acteurs numériques - Apple - Censure - E-commerce


Tyrannie des machines sur la culture. Le mois dernier, les algorithmes censeurs de la boutique en ligne d'Apple avaient encore défrayé la chronique pour quelques seins trop dénudés à leur goût. Mais en cherchant à contraindre les Editions des Equateurs à modifier la couverture de La femme, afin que ce livre signé Bénédicte Martin soit référencé au catalogue de l'iBooks Store, la firme de Cupertino a finalement dû revenir pour la première fois sur sa décision de censure économique. Voilà que les robots des bonnes moeurs contre-attaquent.

 

 

 

 

 

En mars et dans un premier temps, la symbolique artistique de la couverture de La femme, représentant un poignard dont le manche était un buste aux seins nus, n'avait pas passé les filtres de la censure sur la plateforme d'Apple. L'affaire n'a pas manqué de susciter des remous, y compris le soutien affiché par Antoine Gallimard lors de l'ouverture du Salon du livre de Paris : « C'est très choquant, et j'espère qu'ils reviendront sur cette décision. »

 

Malheureusement, ce cas de censure n'est pas une pratique isolée. Que ce soit chez Apple comme son grand rival Amazon, tous deux comptant au rang des acteurs désormais incontournables pour tout auteur qui souhaiterait vendre sa production au plus grand nombre. Le livre de Bénédicte Martin n'était pas le seul à se faire allumer par les algorithmes de la firme à la pomme, le mois dernier, une caricature à nu de Pierre Kroll en ayant également fait les frais.

 

 

ActuaLitté, CC BY-SA 2.0

 

 

Dans l'univers du livre physique, on se contente de ranger discrètement les couvertures les plus provocantes, à l'abri des regards sensibles, mais sans toutefois en empêcher le commerce. Or dans l'univers des e-commerçants qui se veulent gardien d'une morale pudibonde, les Diktats économiques deviennent monnaie courante. Si vous voulez vendre votre ouvrage orné d'une Vénus de Milo, ce ne sera pas sans lui remonter un peu la toge.

 

Un nouveau cas de censure à déplorer

 

Spécialisée dans les publications destinées à la communauté LGBT, la maison Textes Lesbiens (pendant féminin de Textes Gais) vient à de se faire refuser un nouveau référencement au catalogue d'Apple. Le livre Entre tes jambes, par Laura Syrenka, aurait pourtant été accepté chez tous les vendeurs d'ebooks partenaires de l'agrégateur Immatériel.net, à l'exception de la firme à la pomme. Celle de la discorde, qui ne tolère « pas de scènes à caractère pornographique sur la couverture ».

 

À noter qu'une publication de Textes Gais, En mâle d'amours de Benjamin Schneid, avait également été mise à l'amende pour avoir fait figurer en couverture un fessier masculin. Seul argument invoqué pour justifier la censure, « cette couverture de livre contient du contenu interdit explicite et/ou grossier qui n'est pas autorisé ». À regarder ces couvertures de près, les algorithmes censeurs seraient probablement affligés par le caractère pornographique de nos musées les plus prestigieux.

 

Pourtant, le manque d'argument ne refroidit pas la firme américaine dans sa répression. Comme l'expliquait l'éditeur Pédro Torres, patron des éditions Textes Gais et Textes Lesbiens, à propos de ses derniers déboires : « J'ai fait pendant un an de la résistance en acceptant de ne pas être publié sur l'iBookstore. Mais le faible développement de la vente de livres numériques et le fort impact des ventes sur l'iBookstore d'Apple m'ont fait reconsidérer mon choix et publier une couverture plus sage. »

 

La question se pose désormais très sérieusement dans le monde de la culture, quant à la responsabilité des entreprises dominantes sur le marché des biens culturels, en termes de respect de la liberté d'expression tout comme de la liberté artistique. L'éditeur Pédro Torres quant à lui, prend le parti de l'humour dans sa mise en conformité. Ci-dessous, une nouvelle couverture. Ou comment la nature des êtres vivants prend des airs de nature morte. Une invitation à méditer ? (via Numerama)