La dématérialisation, un "idéal ascétique de détachement et de dépouillement"

Clément Solym - 11.08.2013

Lecture numérique - Usages - Patrick Ghrenassia - dématérialisation du livre - livre numérique


« On reproche à Internet exactement ce qu'on reprochait à l'invention de l'écriture : de faire perdre la mémoire vive en la stockant sur des disques durs, de singer les savoirs par des copier-coller, de rendre l'esprit paresseux et imposteur, et, au fond, de tuer la culture vivante par une sorte de barbarie aliénée à la machine », nous expliquait hier Patrick Ghrenassia. Professeur agrégé de philosophie, actuellement il se trouve à l'ESPE de Paris, Université de Paris-Sorbonne. Publie chez Hachette et Hatier, et blogue sur L'Etudiant. Spécialiste de l'histoire de l'enseignement, il poursuit avec nous sa réflexion sur la dématérialisation du livre.

 

 

Patrick Ghrenassia

 

 

Résumons: le numérique n'est la fin ni de l'écrit, ni du livre. 

 

Il n'est pas une révolution, mais une évolution rapide et spectaculaire. L'écriture manuscrite deviendra une discipline artistique et aristocratique, comme la calligraphie, mais l'écrit numérique explose tous azimuts, avec ses abus et ses excès. Le livre papier, de même, deviendra un objet rare, d'abord bradé, puis jalousement conservé par les bibliothécaires et les antiquaires, comme cela se faisait déjà des vieux livres et des manuscrits. Internet remplacera le papier, comme l'imprimerie a remplacé les parchemins.

 

Il restera toujours une écriture et des livres sacrés, très marginaux, comme ces scribes qui continueront à écrire à la main les rouleaux de la Torah. Mais l'écriture profane s'intégrera au multimédia, avec toute sa place, sans doute défigurée aux yeux des nostalgiques d'une culture aristocratique. De même, le livre classique, broché ou relié, fera place aux supports virtuels sur écrans, quitte à ce que ceux-ci poussent la coquetterie jusqu'à imiter au mieux le support papier...

 

 

La dématérialisation fragilise-t-elle la transmission ? 

Oui et non. 

 

N'oublions pas que les précédents supports ne garantissaient pas une transmission sans faille. Bien des mythes ont été oubliés par la tradition orale. Bien des bibliothèques de livres et parchemins incunables ont brûlé, nous laissant orphelins, par exemple, de la majorité des textes de l'Antiquité gréco-romaine. Alors, on peut bien se faire peur avec la grande panne informatique qui effacerait toute notre mémoire stockée... D'abord, avec la toile, les lieux de stockage privés et publics sont innombrables; il n'est que de voir la quantité faramineuse de copies, et de copies de copies, qui circulent sur le Web. Difficile d'imaginer que tout s'efface partout en même temps, sauf scénario de fin du monde.

 

Pourtant, comment ne pas s'inquiéter de la fragilité des supports numériques ? Cinéastes et musiciens s'inquiètent depuis longtemps de la durée de conservation des CD et DVD. De gros progrès techniques ont été faits, et on peut gager qu'ils continueront. On s'inquiète aussi légitimement des changements rapides des outils de lecture. Qui a encore un lecteur de disquette, de disque vinyle ou de K7 ? L'accélération technique met en danger la transmission, et l'explosion, dans leur quantité et leurs formes, des données nouvelles débordent toujours plus les capacités de stockage et de transmission. C'est la croix des bibliothécaires, archivistes, et documentalistes.   

 

 

Se dégagent deux versions de la dématérialisation du livre.

La première, profane, veut y voir une formidable avancée démocratique, pour le meilleur et pour le pire. Chacun, individuellement ou collectivement, peut devenir tour à tour lecteur et auteur. Le Web libéral et capitaliste réalise une utopie communiste, celle de l'intellectuel collectif: chacun pense et écrit par et avec les autres. Difficile, quand on est connecté au monde, de penser et d'écrire en solitaire. Plus que jamais, nous ne faisons que nous "entregloser", nous entre-citer, comme disait Montaigne. Et il deviendra de plus en plus difficile d'accuser autrui de copie ou de plagiat. 

 

Idéal écologique aussi, puisque la dématérialisation, encore incomplète, va dans le sens d'un "âge des choses légères", appelé par le précieux livre de Thierry Kazazian. On peut avoir l'amour des belles bibliothèques, et admettre qu'une tablette est plus légère et pratique que des cartons de livres !

 

La deuxième version est plus métaphysique, voire religieuse.

 

Le Dieu monothéiste occidental est immatériel: ni corps, ni lieu, ni temps, il s'oppose aux dieux païens trop matériels. D'où la tradition iconoclaste du monothéisme, qui trouve sa forme culminante dans un certain islam intégriste qui interdit l'image. Dieu est esprit, disons, au risque de blasphémer, essentiellement virtuel. Dématérialiser, virtualiser, n'est-ce pas suivre un idéal de dépouillement ascétique, de détachement à l'égard des biens matériels ? Certains pirates informatiques semblent l'incarner, nomades insaisissables passant de pays en pays, souvent offshore ou dans des no man's land, munis de leurs seuls ordinateurs portables. Nouvelle figure de l'ascète et de l'ermite, marginal asocial directement connecté, non à Dieu, mais à l'humanité entière.

 

 

Moise brisant les tables de la loi par Gustave Doré

 

 

D'un autre côté, la parole divine immatérielle, s'est incarnée d'abord dans une unique table de pierre, puis dans des manuscrits sur parchemin, puis dans des livres imprimés à grande diffusion. Le passage au numérique peut-être vu comme une ultime décadence, une ultime perte d'être, la plus éloignée de sa source. Lecture platonicienne : l'image numérique, copie de copie, est le stade le plus bas du vrai. Dans ce cas, la dématérialisation, au lieu d'être re-spiritualisation, serait l'ultime évanouissement de l'être.

 

La dématérialisation numérique répond, d'une certaine façon, à l'idéal ascétique de détachement et de dépouillement. Pour certains mystiques et missionnaires du Web, du moins.

 

Mais pour l'immense majorité, il faut l'avouer, le numérique reste encore un vaste marché et une occasion de consommation effrénée d'objets très polluants. La multiplication des écrans pour chaque foyer, voire chaque individu, ne donne pas forcement l'image d'une dématérialisation et d'un renoncement aux choses "lourdes", mais plutôt l'image d'un paroxysme de la consommation matérialiste. 

D'autant que cette dématérialisation par les écrans fait la part belle à l'image.

 

Platon et sa tradition métaphysique peuvent s'inquiéter d'une telle virtualisation par l'image, qui fait la part belle aux nouveaux sophistes et imposteurs. Internet ne nous fait-il pas redescendre au fond de la caverne et de son royaume des ombres ? Comment, dans le virtuel, distinguer le vrai et le faux, le bien et le mal, le réel et le songe ?  Trop facilement, la vie y devient un songe, ou un cauchemar, et bien des aficionados y perdent tout principe de réalité.

 

Mais nous voilà entrés sur le terrain des jugements de valeur, risqués mais inévitables. C'est une chose que de comprendre et décrire les tendances de l'évolution numérique, et une autre de passer des faits aux valeurs. D'autant, on l'a vu, que le virtuel contribue à la confusion, ou à l'inversion, des valeurs. 

 

 

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Numérique : l'écrit était déjà accusé de tuer l'esprit et la mémoire