La lecture numérique, porte grande ouverte pour un gouvernement

Clément Solym - 20.12.2012

Lecture numérique - Usages - gouvernement - surveillance - livres


Depuis que les communistes ont offert aux États-Unis leurs premières frayeurs, le contrôle de l'information et de sa circulation est un enjeu de premier ordre. Encore, en 1987, le FBI sollicitait un bibliothécaire de l'université de Columbia, en lui demandant de garder un oeil attentif sur les potentiels communistes de la fac. Refus catégorique de l'intéressée. Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

 

 

 

 

Pour Paula Kaufman, cette intrusion du gouvernement dans les habitudes de lectures des utilisateurs est révoltante, et tout un mouvement national refusant cette forme d'espionnage se monte dans le pays. C'est d'ailleurs dans ce contexte que 48 États décidèrent d'instaurer des lois sur la protection des emprunts de livres en bibliothèque, et deux autres directives reposant sur ce même principe.

 

Vingt ans plus tard, qu'en est-il ? Eh bien, si la modernisation des établissements et l'informatisation globale de la société sont à l'oeuvre, il semble plus simple que jamais, pour le gouvernement, de parvenir à découvrir ce qui se cache dans les lecteurs ebook des utilisateurs. En outre, les autorités n'ont pas spécialement besoin d'un mandat particulier pour demander aux sociétés de leur fournir des informations sur les habitudes de lectures. Y compris sur les annotations portées dans les ebooks...

 

Cindy Cohn, de l'Electronic Frontier Foundation, société qui défend les droits numériques des consommateurs, a dernièrement fait paraître un bilan global de l'offre de tablettes et lecteurs, et des comportements des grandes sociétés qui les fournissent. Et la directrice juridique de l'organisme maintient une position fermement défendue depuis des années : « Il n'existe aucun moyen de dire à Amazon, ‘Je veux acheter vos livres, mais je ne veux pas que vous suiviez ce que je lis.'. »

 

C'est qu'en l'état, aucune firme ne s'oppose à fournir des éléments précis sur les lectures numériques des clients, et partagerait même allégrement avec les autorités policières et/ou judiciaires, les éléments qui leur seraient demandés.

 

Jamais seul avec son livre ?

 

 

Et le gouvernement américain est tout particulièrement intéressé par ces lectures : avant le 11 septembre, une librairie indépendante avait lutté contre la Cour suprême du Colorado, alors qu'un de ses clients était soupçonné de produire et vendre de la drogue. Et l'ouvrage qu'il avait acheté était en fait un texte sur la calligraphie japonaise ; aujourd'hui, les autorités n'auraient presque plus à lutter pour obtenir des données. 

 

Chris Conley, de l'American Civil Liberties Union, rappelle que seul l'État de Californie a cherché à activement protéger la vie numérique privée des lecteurs en instaurant une loi qui contraint à obtenir un mandat, avant de récolter les données de lecture.

 

« Nous avons voulu faire adopter une loi pour s'assurer que les lecteurs de toutes sortes aient la garantie d'une protection de droits dont ils ont toujours bénéficié. C'est important, non seulement dans l'intimité, mais aussi dans le respect de la liberté d'expression, tel que défini par le Premier amendement. Si les gens ne sont pas libres de lire, s'ils sentent que leurs lectures peuvent être observées ou surveillées ou utilisées contre eux, cela entrave réellement la communication. »

 

Des conséquences qui vont bien au-delà de la violation de la vie privée, et peuvent se retrouver dans les tribunaux, où un homme aux lectures portées sur Sade, serait plus facilement éconduit dans le cadre d'une procédure de divorce, pour la garde des enfants. De quoi inciter à limiter l'achat des appareils de lecture numérique, dès lors que l'on est un peu soucieux de s'offrir un îlot de lecture, à l'abri de tous regards indiscrets... (via Mother Jones)