Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La 'mort du livre', ce sont les histoires de cul de DSK : ça fait vendre

Clément Solym - 17.12.2011

Lecture numérique - Usages - Bradbury - Fahrenheit 451 - lecture


La mort du livre, c'est un thème de l'air du temps. Parce que l'on parle de dématérialisation, on transfère le statut du livre-objet à un espace de la lecture. Le livre comme appareil, comme médium, voit arriver un nouveau compagnon, le livre numérique, qui lui, est un lieu différent. En fait, il faudrait comprendre combien ce déplacement n'est pas une perte, mais un complément, une évolution, voire plus simplement, une modernisation. Mais c'est compliqué... 

 

À ce titre, la BBC vient de diffuser un de ces reportages que l'on aurait pu retrouver sur le Figaro ou dans le JT de TF1 : Books, The Last Chapter. La fin du livre... Décidément, voilà qui motive les plumes des uns et des autres, et oublions un instant celle lourde de Beigbeder, qui s'agite en vieux réactionnaire en mal de marketing pour vendre son dernier livre. Agiter la mort de l'objet-lieu-livre, qui sera trucidé sur l'autel conjoint de l'EPUB et des lecteurs ebook, ça vous donne des relents de poète romantique partant en Grèce pour défendre la liberté en péril. 

 

Mais à bien des égards, ça file plutôt la nausée. 

 

La disparition des livres imprimés, est un faux problème. Mais un peu comme les histoires de cul de DSK, ça peut s'agiter sous le nez des lecteurs. Et l'on se souviendrait sans peine de Desproges, pour lui reprendre ces propos : regarde, ça sent le poil, renifle, c'est peut-être ta dernière page, petit camé du livre en papier. Comme la majeure partie des lecteurs n'ont jamais connu que l'ivresse des histoires et des textes qu'au travers de pages, comment leur serait-il possible d'envisager une autre lecture possible. Un autre modus operandi ? L'impossible lecture de Madame Bovary sur un lecteur ebook, ActuaLitté démontrera sous peu qu'elle relève plutôt de l'incapacité à accepter une mutation. Mais au-delà de cette mutation, c'est avant tout l'autre qui est refusé. 

 

 

On pourrait probablement conclure que sociologiquement, le refus du livre numérique, son rejet, relève plutôt d'une forme de xénophobie, au sens non des autres, mais de l'autre. Et le reportage de la BBC le montrerait une fois de plus. 

 

Kindle surprise

 

D'ailleurs, le réalisateur, autant que Beigbeder, se plante. En s'emparant du thème de Fahrenheit 451, et brandissant la mort du livre, comme si le numérique relevait de l'autodafé, ils se carrent le doit dans l'oeil, plus loin encore que le coude. Les pompiers brûlent les livres, en tant qu'ils contiennent des histoires, des doutes, des réflexions. Mais si les livres avaient été numériques, ils auraient tout autant brûlé les appareils. Car dans le bouquin de Bradbury, les rebelles tentent de préserver le contenu des livres, et pas la matière qui le porte. 

 

Toutes ces choses n'enlèvent rien aux questions de contrôle par les revendeurs, des livres numériques, de la perte de l'achat anonyme, dès lors que l'on achète avec sa carte bleue, ou par le biais d'un compte lié à son appareil. La grande discrétion - voire l'anonymat - offerte par la librairie est menacée, et en soi, voilà qui est bien plus préoccupant. Mais il y a d'autres enjeux : la préservation des formats, les enjeux de pérennisation, d'interopérabilité : mon texte acheté sera-t-il lisible encore dans 10 ans, ou 10 mois. Tout cela, oui, c'est un risque pour l'avenir de la lecture et des contenus. Et il y  en existe bien d'autres, plus insidieuses encore, évidemment.

 

Et sinon pour appâter le chaland, on comprend difficilement les raisons qui motivent dans la construction de reportages où l'on débute par : le livre va mourir. Et pour reprendre l'expression de Douglas Adams, il semble bien que tous ces gens se soucient plus de l'assiette que de la nourriture que l'on y mettra. 

 

Mon cher Beig', je vais te poser une colle, à laquelle tu ne prendras pas le temps de répondre, parce que tu es trop occupé à coller des feuilles de papier les unes aux autres pour mieux les renifler, comme tu dis si bien. Mais si Bradbury avait donné à ses personnages la possibilité de recueillir les livres sauvegardés dans un lecteur ebook, et de ne pas être contraints de stocker tous ces livres, que crois-tu qu'ils auraient fait ? Que penses-tu qu'ils en auraient pensé ? 

 

Et si je te disais que ça aurait pu les mettre en liesse, tu t'autodafes ?