medias

La petite poucette de Michel Serres tient le monde dans ses mains

Xavier S. Thomann - 24.03.2013

Lecture numérique - Usages - Michel Serres - Science - Philosophie


Michel Serres fait partie des philosophes que le public connaît et apprécie. Ce n'est donc pas une surprise si l'espace «Sciences pour tous» du Salon du livre, qui l'accueillait ce samedi après-midi était bien rempli, avec un de nombreuses personnes venues prêter une oreille attentive aux propos du penseur. Celui-ci était là pour nous parler de son dernier livre, Petite poucette, aux éditions Le Pommier.

 

 

 

 

Un livre grand public où le philosophe développe un concept qu'il a forgé, à savoir petite poucette. Pour le public, largement acquis à sa cause et qui écoutait religieusement ses paroles, il est revenu sur les points principaux de cet ouvrage, court, mais qui met en avant quelques aspects primordiaux de la société dans laquelle nous vivons. 

 

Petite poucette désigne les gens qui ont un rapport familier et intuitif avec le numérique, ce sont ceux qui écrivent des textos à toute vitesse, ce dont Michel Serres (il le précise lui-même le sourire aux lèvres) n'est pas capable. Pout autant, « ce n'est pas une génération », dans la mesure où génération signifie aussi conflit de générations. En tout cas, c'est la tranche d'âge des 0-35 qui est concernée par ce nouveau rapport au monde. 

 

Petite poucette, suite

 

Du reste, « cette petite poucette vit dans un monde impliqué par ces outils ». Pour Michel Serres, « un nouveau monde est en train d'apparaître.» Mais il ne se veut pas alarmiste, bien au contraire. Cette évolution fait suite à d'autres révolutions (l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie) qui ont profondément modifié notre façon de penser et de travailler. 

 

Cette partie de la population qui a toujours son portable à la main ne doit pas être vue comme un risque pour la connaissance ou l'intelligence. Simplement, il faut voir que les choses ont changé. Et Michel Serres de se prendre lui-même en exemple, en parlant de comment sa façon d'enseigner a été contrainte d'évoluer. 

 

Avant il y avait « une présomption d'incompétence » concernant les élèves quand un professeur rentrait dans la salle de cours. Désormais, le professeur Serres sait que lorsqu'il rentre dans une salle de classe, il y a de bonnes chances pour que ses élèves se soient renseignés sur le sujet au préalable via Wikipédia. 

 

Bref, avec Petite Poucette, on affaire à une génération (quoi qu'on en dise) dont le mot d'ordre est «maitenant», c'est-à-dire qu'elle « tient en main l'espace et toutes les informations  désirables. » Ainsi, en quatre coups de fil, n'importe qui peut être joint dans le monde par une petite poucette. 

 

Est-ce un mal? Michel Serres ne le pense pas. N'en déplaise à Socrate, qui considérait avec beaucoup de méfiance l'écriture, préférant de loin la parole comme instrument de connaissance. Cette nouvelle révolution conduit à une plus grande objectivation des facultés de l'âme, en particulier la mémoire. Plus besoin d'apprendre des sommes de savoirs, celles-ci tiennent dans le disque dur d'un ordinateur que l'on peut aisément garder sous la main. 

 

Dans le sillage de Montaigne

 

Et Serres de rappeler la sage parole de Montaigne qui préférait « une tête bien faite à une tête bien pleine. » Sous-entendu : pas besoin de de se remplir le cerveau d'informations quand on a une bibliothèque à portée de main, ou, désormais, un ordinateur ou encore un smartphone. 

 

Enfin, quand le public lui pose quelques questions (par exemple, que faut-il penser des réfractaires aux nouvelles technologies), le philosophe répond avec son optimisme et son bon sens. Des changements sont à l'oeuvre, certes, mais nulle décadence n'est à l'oeuvre. À ce titre, la petite poucette représente une « utopie politique extraordinaire ».

 

Michel Serres préfère voir ce qui est possible grâce à ces changements et non regarder vers le passé. A quatre-vingt ans passés, une telle bonne humeur est remarquable et un exemple pour tous.