La prison dorée du Kindle, clef de la réussite d'Amazon (Romain Voog)

Nicolas Gary - 24.03.2014

Lecture numérique - Acteurs numériques - Romain Voog - Amazon - Kindle Direct Publishing


La présence d'Amazon pour l'édition 2012 du Salon du livre relevait d'un enjeu de communication important, « le début du digital et du Kindle en France », estime Romain Voog, directeur d'Amazon France. Présenter l'appareil et l'offre dans ce contexte était « très important, dans le cadre de cette manifestation professionnelle et très ouverte au public ». Le retour, cette année, s'accompagne d'une nouvelle vague : la propulsion de l'offre Kindle Direct Publishing, le service d'auto-édition. Entretien, et révélations...

 

 

Stand Amazon SDL14

Romain Voog, ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

La demande en service d'auto-édition augmente, constate-t-on, et Amazon se positionne clairement comme un opérateur primordial. Mais revenons un instant sur l'état actuel de l'art : « On voit une accélération de la lecture numérique en France, dans la numérisation des oeuvres. Le catalogue est de 125.000 titres, avec la totalité des best-sellers ou de la rentrée littéraire, ce qui n'était pas du tout le cas voilà un ou deux ans encore. Le marché a passé un cap, voilà un an. »

 

Sur les 800.000 livres en format papier, on voit « le fossé, ou plutôt, la route à parcourir, surtout dans la numérisation du fonds. Les lecteurs apprécient de découvrir un auteur en numérique, et ses ouvrages plus anciens. C'est une opportunité que nous voudrions offrir aux lecteurs et aux auteurs ».  Du côté des éditeurs, Romain Voog parle « d'une prise de conscience, quant à l'importance pour les lecteurs d'avoir une offre tarifaire inférieure pour le numérique, par rapport au grand format ». Avec 30 % en moyenne de différence, il y aura peut-être encore un effort à faire.

 

Bien entendu, aucun chiffre de vente n'est partagé, que ce soit dans les ventes d'ebooks, ou d'appareils. Ce culte du secret fausse-t-il les estimations réalisées ? « Je ne le pense pas. Les éditeurs savent très bien quels sont les résultats ils obtiennent avec nous, et les autres acteurs. Ce qui compte, ce sont les lecteurs et les auteurs, qu'il faut placer au coeur de cette industrie. La focalisation doit se porter sur les oeuvres et les catalogues. » 

 

Pourtant, le format Kindle est propriétaire - il n'est pas possible d'acheter un ebook chez Amazon et de le lire sur un autre appareil à encre électronique. La firme a pallié ce point en proposant des applications multiples, pour iOS, Android : mais les auteurs autoédités sont-ils au courant que leurs proches seront obligés d'acheter un Kindle, s'ils veulent lire la prose? Rageant, si l'on s'est déjà procuré un Kobo...

 

« C'est important de pouvoir maîtriser le format de lecture, parce qu'il est très associé à l'expérience que vous êtes capables de donner à votre client. Le format permet de développer des applications spécifiques, d'enrichissement des textes, des dictionnaires. Je pense au service X-Ray [NdR : qui apporte des données complémentaires à l'ouvrage], au surlignage, au partage : il y a un vrai avantage technique à pouvoir maîtriser son format. Parce que c'est cela qui permet l'innovation. »

 

"C'est important de pouvoir maîtriser le format de lecture [...] il y a un vrai avantage technique à pouvoir maîtriser son format. Parce que c'est cela qui permet l'innovation"

 

Certains souriront... Et les applications développées, « c'est une forme d'interopérabilité. On fait en sorte qu'un client puisse lire son ouvrage Kindle sur les appareils qu'il souhaite. Il y a une vraie valeur ajoutée ». Effectivement : cela s'appelle une prison dorée, même si les murs sont les plus éloignés possible. L'expression ne plaît pas du tout à Romain Voog, qui la combattra durant l'entretien. « Avant Kindle, l'e-reading n'existait pas. Pas à un niveau industriel ! » C'est bien parce que vous avez proposé un système propriétaire et cette prison dorée : « Exactement ! »

 

Oups... Sourires, d'un côté comme de l'autre. ActuaLitté 1 - Amazon 0. 

 

L'autre interrogation, ce sont les Big Datas, les données personnelles recueillies au travers des applications de lecture - et dans le même temps, le fait qu'acheter un ouvrage Kindle n'est absolument pas un véritable achat, mais l'acquisition d'une licence d'utilisation. « Au centre des préoccupations d'Amazon, et ce qui fait le succès, c'est l'absolue confiance que nous font nos clients. Et dans chaque chose que l'on fait, on s'assure de garder et de mériter cette confiance. Dans le traitement des données personnelles, c'est la même chose : nous sommes obnubilés par la sécurité des données personnelles et leur protection. Nous utilisons le parcours d'achat pour mieux comprendre le besoin des utilisateurs. »

 

Et de promettre : « Nous ne partageons jamais les données avec l'extérieur, et nous refusons même de participer à des programmes. »

 

Le temps presse, et l'entretien touche à sa fin. Bon : avec la nomination prochaine du médiateur du livre, chargé de faire en sorte que les conflits entre les acteurs de la chaîne s'apaisent, quels seraient les sujets sur lesquels Amazon serait susceptible de l'interroger ? 

 

[Sourire de Romain Voog]

« Je ne sais pas. Aujourd'hui il n'y a aucun sujet pour lequel il nous semblerait nécessaire de saisir le médiateur. » Et le fait que l'on tente, par un processus législatif, de supprimer le cumul de la gratuité des frais de port et de la remise de 5 % ? « Pour l'instant, cette loi est en discussion, et l'on verra comment elle évolue. Et s'il est nécessaire de faire quelque chose. Nous continuerons de nous consacrer sur ce qui est important : une offre de livres importante pour les Français. On s'adaptera à l'environnement législatif qui sera en vigueur dans le pays. En tant qu'industrie du livre, adaptons-nous à cela. C'est la meilleure chose que nous puissions faire pour la culture en France. »