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Le marché du livre numérique dans les mains du gouvernement US

Nicolas Gary - 09.08.2013

Lecture numérique - Usages - procès Apple - livre numérique - complot


Les États-Unis semblent massivement se rallier à la cause du ministère de la Justice et de la défense des consommateurs contre Apple. Le procès autour du livre numérique et de la fixation de prix gonflés par les éditeurs n'a fait plaisir à personne, dans une sacro-sainte Amérique libérale. Alors quand une voix dissidente se fait entendre sur Forbes, cela vaut le coup de tendre l'oreille.

  

 

 

 

Le gouvernement américain, à qui l'on confie volontiers la création de routes à travers le territoire ou d'autres choses de ce genre, doit-il intervenir dans le commerce du livre numérique se demande donc le journaliste. Intéressante réflexion, et d'autant plus paradoxale, pour nous Français, que notre système de régulation est des plus puissants dans le domaine du livre. 

 

Petit rappel des faits : pour éviter le procès, les cinq éditeurs mis en accusation ont signé un accord avec le DoJ leur interdisant de signer un contrat d'agence durant les deux prochaines années. Apple se retrouve seul face à Denise Cote, la juge en charge du dossier, et après deux semaines de procès, est condamné pour entente. Et la semaine passée, la firme se voit proposer un accord, qui accompagnera l'amende, dans lequel c'est toute une régulation de l'écosystème iBookstore, App Store et iTunes qui est engagée. Ainsi qu'une interdiction de contrat d'agence durant dix années. 

 

Si les limites de l'environnement d'Apple sont bien connues, et très largement critiquables, l'intrusion du DoJ dans le modèle économique de la firme est spectaculaire. Apple ne s'y est d'ailleurs pas trompé, en parlant de véritable invasion. 

 

Que l'on se comprenne : prendre cette affaire au sérieux nécessite d'envisager les choses un peu plus loin que le bout du porte-monnaie, même si cela est compliqué pour le consommateur. Il ne s'agit pas d'entrer dans une défense frénétique des pauvres éditeurs qui verront leurs livres numériques vendus avec des remises appliquées au bon vouloir (dans une certaine limite toutefois) des revendeurs. Du tout. Pas plus qu'on ne doit présenter Apple comme un chevalier blanc de l'édition. Mais enfin, deux constats s'imposent : 

 

1/ avant le contrat d'agence, Amazon avait raflé tout le marché et personne ne pouvait sortir la tête de l'eau

2/ après le contrat d'agence, un équilibre s'est créé, et chacun a pu commencer à prendre, à sa mesure, des parts de ce marché

 

Alors, en condamnant Apple, finalement, la justice américaine a privilégié l'établissement d'un monopole, au détriment d'une diversité non de l'offre, mais des revendeurs. D'autant que blâmer Apple, c'est oublier qu'Amazon prévoyait des clauses identiques de fonctionnement avec les éditeurs, notamment celle permettant de baisser les prix pour s'aligner sur une offre tarifaire inférieure, pratiquée par un concurrent. C'est exactement la clause de Nation la Plus Favorisée, tant décriée...

 

Denise Cote doit encore valider la proposition du DoJ, qui inclut en plus : 

de permettre aux concurrents d'introduire des liens de vente dans leurs applications iOS, chose pour le moment interdite

permettre de faire de la vente directe dans les applications, sans le prélèvement de 30 % actuellement en vigueur

 

Les éditeurs ont déjà protesté, affirmant que les clauses imposées à Apple allaient avoir des répercussions non pas sur le firme de Cupertino, mais bien sur eux. En durcissant les mesures contre Apple, c'est toute l'édition qui allait trinquer. 

 

Or, si la fin du contrat d'agence implique que les livres numériques seront un peu moins chers pour les clients, 1 ou 2 $ maximum, quels seront les effets sur le long terme ? Le retour d'un monopole, celui d'Amazon, avec les conséquences démultipliées que l'on connaissait auparavant. Attention : en matière de commerce, Amazon est très fort. Ses innovations, sa capacité à mettre en place et structurer des offres, avec le consommateur en ligne de mire permanente, sont autant d'atouts (et d'atours) indéniables. Mais confier le commerce du livre à un unique acteur implique tout de même deux ou trois choses que l'on envisage aisément. 

 

Pour un gouvernement américain qui n'a pas dans ses habitudes d'intervenir aussi lourdement dans les relations commerciales de ses entreprises, l'idée d'une pareille régulation est intrigante. Pour le moins... 

Mais après tout, quand Barack Obama accorde une interview exclusive qui ne sera publiée qu'en format Kindle, chez Amazon, peut-être dspose-t-on d'un début de réponse.