Le numérique, "de nouveaux outils pour la recherche" (Alexandre Gefen)

Clémentine Baron - 07.08.2013

Lecture numérique - Usages - écriture numérique - réseaux sociaux - expérimentations


Le développement de la création numérique ouvre de nombreuses pistes de réflexion dont s'empare l'Université. Alexandre Gefen, membre du CNRS spécialiste des humanités numériques, participe au nouveau Laboratoire d'Excellence de la Sorbonne, OBVIL (observatoire de la vie littéraire). Il s'intéresse particulièrement à la littérature du net, et notamment celle qui naît sur les réseaux sociaux.

 

 

 

 

Que sont les « Humanités numériques » ?

Les humanités numériques sont un domaine émergent, depuis que l'on utilise l'informatique appliquée à l'analyse textuelle. Il s'agit d'observer l'influence de la technologie et de déterminer les possibilités nouvelles qu'elle ouvre sur la diffusion du savoir. Notamment par le biais de réseaux et d'outils collaboratifs scientifiques, par le développement de l'édition électronique, ou encore la numérisation à la norme TEI (codage massif des ouvrages en bibliothèque, de manière faciliter les recherches dans les textes).

 

Grâce aux outils technologiques, nous pouvons mieux comprendre les textes, mais aussi étudier les différents supports sur lesquels ils ont été écrits et de leur donner une version pérenne. L'informatique permet aussi plus de distance, afin de comprendre et discerner, sans a priori critique, les valeurs et l'histoire du texte. 

 

Un autre aspect des humanités numérique consiste à développer des outils de travail pour faciliter la recherche. Par exemple, en développant la publication numérique de travaux scientifiques, ou en mettant en place des équipes de recherches virtuelles. Tout cela est encore assez désorganisé, mais tend à se structurer. 

 

C'est un domaine de recherches qui se développe beaucoup aux États-Unis, avec des personnalités comme Franco Moretti, travaillant sur le Big data, c'est-à-dire l'analyse de masse des textes. La France est peut-être moins en avance, mais reste un acteur non négligeable.

 

 

Y a-t-il des cours à l'Université sur ce domaine de recherches relativement nouveau ?

Nous sommes en train de monter des formations niveau master et doctorat, ainsi qu'une double licence « littérature et informatique », qui devrait ouvrir en 2014. Il nous a semblé que l'informatique devait faire partie de la formation littéraire aujourd'hui, car elle est utilisée dans tous les métiers du livre. Nous mettons en place plusieurs cours, notamment un séminaire sur l'édition numérique de textes anciens et d'œuvres classiques, et un autre sur les évolutions de la littérature contemporaine et de sa critique à l'heure du numérique. 

 

 

Comment se définit la littérature numérique ?

C'est difficile à dire pour le moment. Pour les créations spécifiquement numériques, on voit des choses très novatrices, sans que l'on puisse encore parler de chef d'œuvres. D'autant que certaines expériences ont été très intéressantes, puis finalement plutôt décevantes. De ce fait, on ne voit pas encore émerger de corpus spécifique, même si des auteurs comme François Bon ou Éric Chevillard, travaillent sur les notions d'écriture numérique.

 

Si je devais déterminer une spécificité, je penserais au double phénomène de socialisation des écrivains et de littérarisation de l'expression sociale que l'on trouve sur Internet, notamment sur les réseaux sociaux, ainsi qu'à l'actualité de l'écriture, son inscription dans le quotidien, et peut-être aussi le développement de formes brèves, mais nous n'avons pas assez de recul pour définir une poétique. 

 

Les anti-numérique reprochent d'ailleurs ces caractéristiques au matériau numérique : le fait qu'il soit reproductible, non pérenne et marqué par une forme d'égalitarisme. Je crois que c'est excessif. Il existe dans l'histoire littéraire quantité de textes qui n'ont pas été imaginés pour être pérennes et qui se sont transmis par la tradition orale, par exemple. Ce n'est pas une limite à mon avis. 

 

 

Alors quelles seraient les limites ?

La limite la plus remarquable, c'est que les grands écrivains continuent d'investir le papier. Rares sont ceux qui y renoncent totalement. Il y a une réticence et un certain conservatisme, qui fait que la création numérique reste une activité connexe. Le problème vient du fait qu'en France, on ne tient compte que de la reconnaissance institutionnelle et commerciale, et l'on oublie la reconnaissance communautaire. Pourtant aux États-Unis, beaucoup d'auteurs se font connaître d'abord sur Internet. 

 

Concernant l'écriture sur les réseaux sociaux, auxquelles je m'intéresse particulièrement, la principale limite réside dans le développement d'un usage commercial des réseaux, notamment par les maisons d'édition. Cela fait de ce support d'expression un outil de communication, et a tendance à noyer un peu les expériences vraiment novatrices.