Le piratage de livres n'est autre "qu'un abonnement illimité et... gratuit"

Nicolas Gary - 20.02.2015

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Au lendemain de la remise du rapport de Laurence Engel, portant sur la légalité de l'abonnement illimité, la société Youscribe organisait un point presse. Avec 4,5 à 5 millions d'utilisateurs mensuels et une base de 900.000 personnes inscrites (pas les abonnés) au service, le Français souhaitait apporter quelques précisions sur le devenir de son offre. 

 

 

 

 

Le catalogue d'ebooks de Youscribe s'élève à 450.000 ebooks, avec en sus 1,2 million de documents. C'est qu'à la grande différence de Kindle Unlimited ou Youboox, Youscribe propose une solution d'upload de fichiers, qui deviennent par la suite exportables. À la manière d'une solution YouTube ou Dailymotion, mais pour les documents écrits. 

 

Déployée sur applications iOS et Android, la société propose donc un service d'abonnement pour 9,99 € mensuels, la solution que la Médiatrice du livre a donc remise en cause. Dans son offre, Youscribe a choisi de donner aux libraires une place, en proposant la commercialisation de cartes prépayées, ou encore, par la création de « playlists » de livres : une approche qui serait plus celle de Deezer.

 

À ce jour, l'entreprise ne communique pas de chiffres précis, mais évoque « plusieurs milliers de lecteurs » ayant souscrit à la solution d'abonnement. Juan Pirlot de Corbion, son fondateur, accueille avec un certain soulagement le rapport de la Médiatrice : « C'est avant tout chose la fin de l'attente pour nous. Désormais, nous savons comment réagir, et nous sommes disposés à nous mettre autour de la table pour adapter l'offre comme il se doit. »

 

Rester attentif aux besoins du lectorat

 

Avec une précision toutefois : Youscribe tient à montrer que dans le rapport, le grand absent reste le lecteur. « Une industrie du livre qui n'est pas à l'écoute des lecteurs peut avoir quelques problèmes pour envisager son avenir », souligne le fondateur. Et de présenter un sondage, effectué auprès d'internautes qui ont eu recours à son outil, que ce soit pour la consultation de documents embed, ou la lecture. 

 

88 % des personnes seraient séduites par l'outil d'abonnement, et 84 % assurent qu'elles liraient alors plus. De même, 69 % trouvent cette solution de streaming plus commode que le téléchargement, et 88 % y voient une solution d'avenir. « Pour beaucoup, l'abonnement serait une sorte de second étage de la fusée, dans le développement du livre numérique. Mais pourquoi ne pas envisager qu'il puisse y avoir une convergence, et une émulation réciproque ? »

 

Youscribe, depuis longtemps, a choisi de se positionner sur un modèle qui serait proche de celui de la bibliothèque. Alors qu'en l'état, l'expérimentation Prêt Numérique en Bibliothèques se poursuit, force est de constater que les collectivités territoriales pourraient peiner à financer ce modèle, particulièrement onéreux pour les établissements. 

 

La constitution d'une offre, par une société privée, permettrait selon lui de mieux valoriser l'offre de nouveautés – non qu'elle soit délaissée en bibliothèques toutefois. Mais par le développement de solutions et de services, ces outils d'abonnement, complémentaires par ailleurs de ce qui est proposé dans la vente ou dans le prêt unitaires, constituent une centralisation pertinente. « Et si un opérateur privé ne parvient pas à séduire plus qu'une offre en bibliothèque, le public tranchera rapidement. » Cela en prenant en compte que la solution à 9,99 € est une approche commerciale attractive. 

 

Le piratage, un abonnement illimité et gratuit

 

Depuis la présentation du rapport de Laurence Engel, les réactions des professionnels ne se sont pas fait attendre. Citée par l'AFP, la Société des Gens de Lettres porte cependant le débat sur une autre question : « Dans le cadre d'une offre légale d'abonnement avec accès illimité, qui serait proposée par un éditeur, la SGDL continue de s'interroger quant aux conséquences d'un tel modèle de diffusion sur la rémunération des auteurs et la valeur des œuvres ainsi commercialisées. »

 

Sur ce point, il est évident qu'en l'état actuel du marché de l'abonnement, cette offre ne représente pas un vecteur de croissance suffisamment puissant pour financer la commercialisation telle qu'elle s'opère aujourd'hui. « Notre projet n'est pas de devenir acteur unique, mais d'offrir une solution répondant à de nouveaux usages. Il est à noter que si les offres d'abonnement actuellement disponibles sur le territoire français ne répondent pas aux critères de la loi, les éditeurs que nous rencontrons ont conscience qu'il s'agit bien d'un marché en devenir. »

 

Et à plus d'un titre, notamment dans la lutte contre le piratage : « Précisons un point : qu'est-ce que la contrefaçon de livres numériques, sinon une forme d'abonnement illimité... gratuite ? » Illimité, dans la mesure des stocks disponibles sur les réseaux, bien entendu. « Le rapport de Laurence Engel semble négliger l'impact du piratage. » On peut cependant y lire : 

 

Dans la musique, les plates-formes de streaming se sont imposées suite à la diffusion massive des pratiques de piratage. Intervenir en ce sens dans le secteur du livre, alors que celui-ci ne se trouve que marginalement touché par les réseaux de partage illicites, permettrait d'entraver la possible mise en place d'une mécanique du même ordre que ce qu'a pu connaître l'industrie musicale 

 

 

qui pourrait contredire le propos. Cependant, la Médiatrice souligne que : 

 

L'état du marché du livre est tout autre : l'édition s'est préparée au passage du numérique même si le développement du marché tarde en France en comparaison avec les pays anglo-saxons ; le piratage n'a pas encore installé l'idée que le livre se doit d'être accessible gratuitement. 

 

 

Et pour le coup, elle ajoute que les détracteurs du modèle par abonnement, « doutent du bien-fondé de chacun de ces arguments en faisant valoir que l'abonnement, dont la viabilité économique n'est pas avérée, est inadapté au livre et à la pratique de lecture et qu'il présente donc un très fort risque de perte de valeur pour la filière, ce qui affecterait inéluctablement à terme la rémunération de la création ».

 

Il reste alors deux choses à mesurer : certes l'abonnement n'est pas en mesure de remplacer les modèles de ventes contemporains, tout particulièrement parce que le livre numérique ne représente encore « que 95 % de temps de réflexion pour moins de 5 % de chiffre d'affaires », comme en plaisantent certains acteurs. Cependant, balayer l'idée d'une offre légale par abonnement, luttant contre le piratage, sur cet argument, démontre que l'industrie du livre tarde encore à retenir les leçons qui ont coûté cher à l'industrie de la musique et du film.

 

D'ici au début du mois de mars, les acteurs concernés par le rapport devraient se mettre autour de la table pour trouver des pistes de médiation. Laurence Engel a toujours assuré qu'elle ferait son possible pour ne pas passer par une solution judiciaire afin de régler ce point. Au terme d'un mois de négociations, il restera alors aux opérateurs d'abonnement trois mois pour se mettre en conformité avec les conclusions.

 

Quant à Amazon, qui a précipité l'intervention de la Médiatrice, le groupe expliquait hier à ActuaLitté : « L'accueil de Kindle Unlimited a été très positif en France, comme dans tous les pays où le service a été lancé, car il permet aux lecteurs de découvrir facilement un plus grand nombre d'auteurs et aux auteurs de toucher un plus grand nombre de lecteurs dans le monde entier. Alors que nous comptons continuer à proposer Kindle Unlimited en France, nous regrettons cette interprétation de la loi qui pourrait empêcher les lecteurs français de découvrir de nouveaux auteurs français, et les auteurs et éditeurs français de tirer pleinement avantage de cette opportunité unique. »