Google Books, abandonné quelque part dans les limbes du web ?

Clément Solym - 14.09.2015

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Ce devait être la bibliothèque d’Alexandrie du livre numérique, à même de contenir et présenter tout ce que l’on compte du domaine public. Et puis, il y eut ce penchant commercial, où l’on imprimait les livres avant que ne débarque la vente de nouveautés, sous la forme d’ebooks. Mais qu’est donc devenu Google Books, s’inquiète le New Yorker. 

 

Accord SNE - Google Book Fran ce

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Tout numériser de ce qui avait jamais été imprimé, parfois en marchant sur les plates-bandes du droit d’auteur, parfois en flirtant avec le Fair Use... Google Books s’est monté comme le plus prometteur et ambitieux des projets de numérisation du patrimoine écrit. Avec à ce jour 30 millions d’ouvrages recensés, issus des catalogues de bibliothèques à travers le monde, c’est une somme colossale que l’on y retrouve. 

 

Livres rares, anciens, épuisés, ou indisponibles – ce qui conduisit la France à lancer le modèle ReLIRE, pour lutter contre l’impérialiste américain – tout se retrouve ou presque, depuis 2002, sur Google Books. 

 

Mais quelle intuition trouver, alors, pour considérer que le projet est actuellement en suspens ? Selon le New Yorker, il faudrait parler « d’une sorte de limbes » : ni vrai l’enfer, certainement pas le paradis. Google Books est perdu quelque part, où même Orphée ne va pas mettre les pieds. 

 

Bien entendu, Google Books s’est pris les pieds dans de multiples tapis juridiques : aux États-Unis, dans un procès qui aura duré près de 10 années, ou en France, avec la signature d’un accord dont on n’aura jamais rien su. Tout tournait autour de la présence d’œuvres numérisées, dans le catalogue de Google, qui relevaient encore du droit d’auteur. Loin du domaine public chéri, la société avait franchi la ligne rouge.

 

Un boulevard, en 4x4 voies

 

On se souvient que Live Search Books, le projet de Microsoft, était mort sans trop de gloire, en mai 2008. Avec un stock de 750.000 titres numérisés, le projet était déjà loin derrière Google en volume, bien qu’il ait signé de multiples accords avec les éditeurs. Trop tôt, ou trop tard, ou manque de souffle, reste que la firme californienne avait alors un boulevard pour se déployer. 

 

Les règlements passés avec les auteurs et éditeurs, outre-Atlantique, ou en France, ne pouvaient que freiner le développement de cette offre pharaonique. Aux États-Unis, le juge avait même reconnu à la firme un usage innovant justifiant le recours au Fair Use. Et Google avait également juré qu’un service éducatif et pédagogique serait mis en place, à travers des bornes pour les bibliothèques. On n’en a jamais vu la couleur.

 

On avait même crié en 2014 qu’Amazon était une victime directe de Google Books, puisqu’en proposant l’achat direct des titres, le second cannibalisait les ventes du premier. Il y aurait fort à parier qu’aujourd’hui, les éditeurs paieraient pour que Google Play puisse offrir des résultats à même, simplement, de concurrencer Amazon, tant les ventes sont dérisoires.

 

Pour comble : Google Play Books ne sera plus inclus par défaut dans les appareils tournant sous Android, pourtant le système d’exploitation de Google. La librairie numérique pourra toujours être téléchargée manuellement, mais la rupture semble consommée, en tout cas pour les appareils mobiles – qui devaient représenter la force vive de la lecture numérique, non ?

 

Google Books - Frankfurt Buchmesse 2014

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Milad Doueihi, auteur d’un ouvrage, Pour l’humanisme numérique, nous avait détaillé le comportement de la firme : loin des attitudes ouvertement carnassières des Appple, Amazon ou Facebook, sur les données personnelles et des écosystèmes propriétaires, Google avait choisi une autre approche. 

 

« Google, à ce titre, est le plus rusé de tous ces opérateurs : avec son modèle Android, il s’est installé dans une position de quasi-monopole, avec une technologie Open Source. Voilà qui est remarquablement astucieux ! [...] Numériser toutes les œuvres du monde, c’est revenir au projet de la Bibliothèque d’Alexandrie : on ne s’y aventure pas sans qu’il préexiste une utopie sous-jacente. C’est toute une conception de ce que le digital peut réaliser. Selon Google, le pouvoir est en réalité infini : tout peut arriver à se résoudre avec une plateforme et une interface. »  

 

Pour le New Yorker, si Google avait jamais visé l’intérêt public, il aurait alors dû se proclamer organisme à but non lucratif, et ce faisant, transformer Books en un outil bienfaisant. Difficle pour les auteurs et les éditeurs de ne pas redouter la venue de ce mastodonte sur le marché du livre, et d’enserrer de ses bras, précieusement, son catalogue contre son cœur.

 

Google Books serait donc un projet, laissé à l’abandon, parce que... ne saura-t-on jamais ? Certains diront trop coûteux ? L’argent est évidemment un moteur puissant. Après tout, Alexandrie en son temps prenait une taxe, pour enrichir son catalogue : la copie d’un manuscrit s’exerçait comme une ponction enrichissant l’immensité des œuvres réunies. 

 

Mais les billets verts ne font pas tout : après tout, est-ce que les têtes pensantes en ont assez de cet outil, qui leur aura fait perdre un temps incroyable dans les tribunaux ? Ces mêmes tribunaux qui lui avaient partiellement donné raison, dans son approche, considérant malgré tout que la forme manquait. 

 

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