Le registre ReLIRE, les "avions renifleurs" de la politique culturelle ?

Nicolas Gary - 11.12.2013

Lecture numérique - Législation - registre ReLIRE - oeuvres indisponibles - avions renifleurs


C'est l'histoire d'un des scandales politico-financiers les plus sales que l'on ait pu connaître durant le mandat présidentiel de Valéry Giscard d'Estaing. Entre 1975 et 1979, deux petits malins, Aldo Bonassoli et Alain de Villegas présentent un appareil révolutionnaire : l'avion renifleur. Cette formulation, empruntée par Pierre Péan, alors journaliste pour le Canard enchaîné va devenir le symbole d'une affaire d'escroquerie dont sera victime Elf Aquitaine.

 

 

 

 

Il faut se souvenir qu'en 1971, la France est sous le coup du premier choc pétrolier, et l'on ignore encore que durant près de 10 années, ses répercussions se feront ressentir. Sur fond de conflit géopolitique international, une crise grave se profile - et s'éternisera jusqu'en 1978. Durant l'année 73, le prix du baril passera de 3 à 10 $, une inflation orchestrée par l'OPEP, et les pays alors consommateurs voient leur déficit extérieur se creuser. 

 

En somme, rien ne va plus. Surtout qu'en 78, le prix du baril a monté à 13 $ et qu'en 1980, durant le second choc pétrolier, il s'affichera à 30 $. On comprend mieux comment le miroir aux alouettes des deux compères inventeurs avait alors de quoi séduire. Leur projet est simple : la construction d'un avion qui serait en mesure, par un simple survol des territoires, de détecter une nappe de pétrole, et les gisements qui seraient exploitables. Les frais de prospections seraient alors réduits à un simple aller-retour d'avion, et pour la société Elf, l'affaire semble d'ores et déjà entendue. 

 

La société, alors entreprise publique, comprend bien qu'outre cette application pratique, des solutions militaires pourraient être apportées par de pareils avions - par exemple dans la détection de sous-marin. Qui peut le plus renifler de pétrole, peut au moins renifler des carlingues immergées...

 

Valery Giscard d'Estaing, alors président, et son premier ministre, Raymond Barre, valident l'achat, par un premier contrat de 400 millions de francs, avant le deuxième et le troisième, pour une cagnotte totale de 1 milliard de francs, au terme de l'année 1978. Surtout que des tests en temps réel déboucheront sur une fausse détection de gisements, entraînant certains doutes quant à la capacité réelle des appareils. 

 

Aujourd'hui, on se demande encore dans quelle mesure des personnes de Elf n'avaient pas connaissance d'une escroquerie réelle, et par conséquent, n'auraient pas dupé leur direction volontairement. Des fonds ont bien été détournés, et notamment par le recours à des versements à Fisalman, société qui était située à Panama...

 

On pourra prendre le temps de redécouvrir l'émission réalisée par France 3, Docs/interdits, relatant l'Extravagante affaire des avions renifleurs. Il y avait eu Jeanne d'Arc pour bouter les Anglais hors de France, les avions renifleurs allaient sauver de la crise économique liée au choc pétrolier.

 


[Avions renifleurs] par ina

 

 

Pourquoi remuer le passé, s'interrogera-t-on ? Eh bien parce que la Fondation Res Publica, un Think Tank, organisait le 14 octobre dernier à la Maison de la Chimie, un colloque autour de l'exception culturelle. Etait notamment convié Jean-François Colosimo, président du directoire des Editions du Cerf, et ancien président du Centre national du livre, entre 2010 et 2013. À l'occasion de son intervention, c'est le projet ReLIRE, destiné à la numérisation des oeuvres indisponibles du XXe siècle, encore sous droit, qui a été évoqué. 

 

Il se prononce ainsi sur la question du développement du livre numérique en France, rappelant que nous sommes le seul pays où les grands groupes possèdent aussi leur diffusion, leur distribution et parfois même, leurs librairies.  

Le numérique percute ce modèle capitalistique. En acceptant le numérique en France, certains grands groupes renoncent non seulement à la moitié de leur capitalisation, mais aussi à l'endroit où ils arrêtent les flux financiers, les analysent et les enregistrent, c'est-à-dire la distribution physique. C'est pourquoi le marché du numérique en France est à 2 % alors qu'il est déjà à 25 % aux États-Unis. Je pense que nos grands éditeurs ont su organiser une forme de résistance passive assez efficace à cette forme d'invasion. Cela témoigne qu'on peut résister autrement que par la voie de la législation ou la voie de la négociation internationale. Il suffit parfois d'être très bon dans ce qu'on fait.

 

Or, la question du numérique est liée à des enjeux politico-économiques, et surtout réglée par des acteurs, Google Amazon Apple, qui « ne viennent pas du monde du livre », mais sont en réalité des tuyaux, ou des distributeurs de produits dématérialisés, ou non. « Pour la première fois, les acteurs de la distribution du livre viennent du monde de la distribution et non du monde du livre. Ils ont donc tendance à traiter le livre comme un banal objet de consommation et désignent le lecteur comme un consommateur, ce qui heurte naturellement notre représentation », constate-t-il.

 

C'est ici qu'apparaît le projet ReLIRE 

Ils sont très forts, ils sont très gros et, dans leur domaine, ils ont déjà gagné. C'est pourquoi il y a des batailles qui sont inutiles. Le ministère de la Culture s'est embarqué dans un grand projet, « ReLIRE » (Registre des Livres Indisponibles en Réédition Électronique), pour concurrencer Google … dix ans plus tard : un projet dont je crains qu'il ne finisse comme les avions renifleurs ! 

Ils ont gagné en piétinant le droit d'auteur et, souvent, le respect de l'intégrité de l'œuvre.

 

Cette histoire d'avions renifleurs, nous ne pousserons pas la comparaison avec ReLIRE jusqu'à y voir de possibles escroqueries politico-financières. En revanche, on sourira, en lisant l'analyse posée de la situation, fut-ce simplement européenne :  

Quand nous voulons embarquer les autres pays européens dans une TVA unique sur le prix du livre en Europe, nous découvrons d'abord qu'il y a des pays où le livre est tellement valorisé qu'il n'est pas concerné par la TVA. Dans d'autres pays, la TVA sur le livre est de 25 %. 

Toutes ces démarches technocratiques qui voudraient régir le monde selon les principes de notre conception politique de l'État culturel me semblent vouées à l'échec. 

Plutôt que de multiplier des lois qui font parfois sourire ces géants cannibales, nous ferions mieux de répondre par un véritable projet politico-industriel. 

 

De quoi donner à réfléchir, chez ceux qui seront chargés de financer, de subventionner ou d'apporter des fonds sous quelque manière que ce soit, au registre ReLIRE, non ?