Le Roi des Editeurs, Chroniques du Moyen-Âge de l'édition

Clément Solym - 24.10.2011

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L'histoire du Roi des Editeurs est impossible à appréhender en dehors de sa création, le 18 mars 2011. Cette forme hybride de parole, proche du buisson ardent dictant sa loi à Moïse, et n'ayant d'autre consistance que sa voix, pourtant muette. Le Roi des Editeurs n'est qu'écrits, écrits vains, pour reprendre le bon mot, avant de céder à l'écrivain, matière seconde de son entreprise, nourrie et pétrie de papier.



"Je suis puissant, je suis la Littérature",
Genèse du Roi des Editeurs - I,1


Le Roi des Editeurs est consécutif d'un article paru dans Le Monde des livres, le 10 du même mois. L'article, signé d'Alain Beuve-Méry, relève du banal hommage qui aurait pu - dû - passer pour un simple acte de servilité. En cette époque de  centenaire célébrant la création de la maison Gallimard, le journaliste, par excès de zèle, s'appuie sur une métaphore médiévale, féodale, si lourdement filée, qu'elle en ouvrit la boîte de Pandore.

Des tréfonds du net, dans toute sa complexe binarité, jaillit alors la créature. Bavard-muet, n'existant que de ce que ses abonnés Twitter acceptait de le lire, il était désormais vivant. Mais le Roi des Editeurs, visage glacial de pierre tient moins de la figure archaïque que de la mise en abîme. Il est peut-être La Littérature. Il est avant tout la théâtralité. Chaque parole devenue verset par la contrainte inhérente à Twitter des 140 caractères, devient cet évangile à double tranchant. Janus, plus encore que le portrait du Monde qui a provoqué sa naissance, le Roi des Editeurs incarne la duplicité : celle de l'apparente phrase putride et présomptueuse, et simultanément porteur d'une critique acerbe contre lui-même dirigée.

Plus la créature peste, crache, maugrée, plus elle devient sa première cible, son propre bouc - i-bouc ? - émissaire. Bourreau et victime, despote et serf, il partage l'essence du Voyageur imprudent de Barjavel : être et ne pas être, simultanément. Car le Roi des Editeurs se nourrit des critiques qu'il formule à l'encontre de la figure dont il est le contrepoint sarcastique. Sans le mépris, la suffisance, l'orgueil et le pouvoir monarchique, tel que les accorde l'article du Monde, le Roi des Editeurs ne peut voir le jour. Et se nourrir alors de cet être qu'il dévore.

 

Généalogie d'une certaine féodalité

Plus qu'une mythologie, c'est alors tout une cosmogonie que le RdE, de son petit nom de scène, bâtit autour de lui. Pour recréer d'abord son illusoire puissance, tout d'abord, puis disposer de sbires qui l'accompagneront dans ses bouffées délirantes. L'avatar virtuel se drape de solitude, entouré de courtisanes et courtisans, pour mieux régner. En son Royaume, les titres s'obtiennent par Sa Volonté. Et à Sa Périphérie gravitent alors des être fictifs, reflets du microcosme germanopratin.

Les titres sont arbitrairement donnés, toujours avec ce ton acerbe, et la condescendance d'un monarque. Mais quoi ? Il faut bien flatter la croupe des serviles, des servants, et prêter - le Roi ne donne rien ! - de Son Pouvoir, pour que vive son hégémonie.

Chaque personnage, comme le Roi lui-même, doit faire mouche sur l'alter ego réel. Ainsi se succèdent pour prêter allégeance la Reine du blog, ou encore le dauphin Jean- Pierre, "un geek que Sa Majesté méprise". Or, qui peut échapper à la royale arrogance ? On compte aussi tout une foule de conseillers, soumis aux velléités et au colères du souverain. Quelques moines lecteurs quittent parfois leur liseuse - ce pupitre de lecture, sûrement pas cette machine à lire des ziboucs !

Sauf qu'aucun royaume n'aurait de réalité sans les vassaux du Roi. Leur serment est celui de la veulerie, une soumission sans réserve. Pour se voir accorder le titre qui les fera fanfaronner, ils doivent abandonner tout regard critique. En première ligne, les critiques, le Baron Assouline, et le vicomte Garcin, "que le Roi publie en échange de leurs bons et loyaux services". C'est que l'assujettissement au Roi est sans concessions : il récompense si bien ses fidèles - qu'il méprise ouvertement.

Le pouvoir n'est rien sans la religion. Le dernier Pape de la littérature est mort empoisonné : qu'à cela ne tienne, un nouveau Pape fut appelé à régner. Beigbeder dernier, au pied levé, la mitre bien astiqué, et le visage doucement fardé de poudre se tient aux côtés du Roi pour frapper d'excommunication à tour de bras. Et puis, il doit veiller aussi à ce que l'Abbé Birnbaum, qui dirige le Journal du Royaume, face son oeuvre juste, et donne au Baron Assouline et au Vicomte Garcin les feuilles qu'ils noirciront de leur plume, rarement critique à l'égard des auteurs du Roi. Aucune autre des gazettes n'a trouvé grâce à ses yeux. D'autant qu'aucune autre n'a su lui brosser de si noble portrait...

 

L'enfer de ces autres


Ah, les auteurs. La plus douce des nourritures, dans le gosier du Roi. Il est plus ogre que Gargantua, plus vampirique que Dracula, de futurs mercenaires spadassins qui viendront défendre le Royaume. Le Roi suce la moelle des auteurs, se délecte de leur sang : il les enchaîne à des contrats, se gargarise de leurs audaces quand ils réclament 12 % de droits d'auteur sur les livres papier, les fait attacher à un arbre, et les abandonne en forêt quand ils s'agitent de trop. Mais s'ils sont assez serviles, le Roi donne une place à la couverture de leur livre, dans le Journal du Royaume, juste à côté de Son Blason.

Enfin, il y a la plèbe. Celle qui achète, sur les recommandations du Journal du Royaume, séduite, charmée ou lobotomie par les oeuvres de l'Abbé Birnbaum et de ses critiques. Ceux-là mêmes qui se précipitent dans les librairies, mais de moins en moins. Le Roi n'a pas peur de ces va-nu-pieds qui désertent les lieux du papier. D'ailleurs, le Roi pensent de temps à autre à vendre ses librairies, lassés d'engraisser "ces boiteux". Mais enfin, la plèbe se tient dans l'ensemble tranquille. C'est heureux, car le Roi a à faire.

Dans ses forêts, des Robins des bois armés d'iPads se terrent - mais que fait le Pape de la littérature ? ces gueux n'ont-ils donc plus peur de l'enfer ? Ce sont les ouebeux, que la toute-puissance du Roi n'effraie plus. Ils sont les auteurs du net, ceux qui ont choisi de déserter le Royaume et de partir en quête de nouvelles écritures, de nouvelles libertés. Ils n'ont rien contre les oeuvres de papier : ils en comptent dans les grottes de leurs refuges. Mais ils ont les diktats du Roi, pour vivre loi de cet empire en ruine.

Sans eux, et les Pirates, qui déchargent, à la lisière du Royaume, leurs marchandises de contrebande, le monde du Roi des Editeurs serait pourtant si doux. On y vivrait dans l'ombre du Monarque, n'aspirant plus qu'à assister à Son Lever, Son Coucher, ou se délecter, pour les favoris, des feux de cheminée qu'Il fait, avec ces manuscrits qu'on lui envoie par la Poste…

 

Un roi qui ne saurait être un sujet !

C'est ainsi que l'épopée du Roi débuta.« Le Roi des Editeurs a peur que son trône disparaisse, si on numérise la montagne de bouquins en papier sur laquelle il est assis. » Sur Twitter, le Roi a ainsi bâti son uchronie : dans cet univers de féodalité, surgissent des iPad, des lecteurs ebook, des pixels et des bits de données, dont le Roi se prémunit en édifiant sa tour de Babel.

 

Mais le Roi a oublié l'histoire des trois petits cochons, et du haut de ses créneaux, découvrira bien assez tôt que dans, noyé dans sa suffisance, ses moellons de papiers auront peine à supporter la tempête numérique….

 

 

Les chroniques sont publiées aux Éditions Numeriklivres