Les auteurs face à Kindle Unlimited : l'impression d'être la farce du dindon

Nicolas Gary - 29.12.2014

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Dire que le modèle de rémunération par abonnement rapporte des clopinettes relève du doux euphémisme. Avec Kindle Unlimited, il semble surtout que l'idée se soit révélée au grand jour, accompagnant la force de frappe bien connue des systèmes amazoniens. Or, si les grands éditeurs sont encore récalcitrants, les auteurs autopubliés commencent à tirer la langue. 

 

 

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Quinn Dombrowski, CC BY SA 2.0

 

 

Après le conflit Amazon/Hachette Book Group, qui a porté préjudice aux ventes des auteurs maison, ce sont maintenant les écrivains passés par l'outil Kindle Direct Publishing qui s'interrogent. D'un côté, Amazon propose une offre d'abonnement à 9,99 $ mensuels, de l'autre, les ventes unitaires de livres numériques semblent diminuer. Les choses changent à une vitesse déconcertante. 

 

Si l'autopublication porte plus encore que l'édition traditionnelle sa part de rêve, les technologies numériques de commercialisation semblaient ouvrir de nouvelles pistes. Romances, science-fiction, ou même fan-fictions, œuvres dérivées d'univers préexistants, ouvraient la porte bien grand à toute une littérature et un grand nombre d'auteurs. Pour mémoire, Amazon ne disposait en 2010 que de 600.000 ebooks vendus à l'unité. Aujourd'hui, on en trouve plus de trois millions et plus de 800.000 dans l'offre d'abonnement. Chez Smashwords, distributeur numérique d'auteurs et d'éditeurs indépendants, on a constaté une augmentation de 20 % du nombre d'écrivains sur cette année passée. 

 

Ventes unitaires impactées, auteurs déconfits ?

 

Alors qu'en 2013, les ventes d'ebooks se sont stabilisées à 3 milliards $ sur le territoire américain, on avait assisté à une hausse des ventes de 50 % en 2012. Sauf qu'avec Kindle Unlimited, le programme d'offre illimitée, les auteurs indépendants semblent être devenus les dindons de la farce. Une farce grotesque, prétendant ouvrir les portes de dizaines de milliers de livres numériques, pour un montant dérisoire, et qui laisse croire qu'écrire ne vaudrait pas beaucoup plus. 

 

La musique connaît déjà cet engouement, avec les Spotify, Deezer, et consorts. Le cinéma est en proie aux négociations avec Netflix, et de toute manière, le modèle d'abonnement et non d'achat unitaire semble être une orientation définitivement prise par les vendeurs de tuyaux. L'industrie culturelle, sous sa forme dématérialisée, ne sera plus jamais la même. À moins que les tuyaux se retrouvent soudainement vidés...

 

Holly Ward, 37 ans, est auteure : elle écrit des romans avec lesquels elle pouvait encore gagner près de 100 $ par semaine – essentiellement chez Amazon. Elle constate que, depuis qu'elle s'est lancée dans l'autopublication en 2011, les chiffres baissent, au point qu'Amazon génère à présent moins de 120 $ annuellement, contre 5200 $ voilà encore quelque temps. 

 

Or, accepter le passage par Kindle Unlimited, c'est signer avec des conditions de commercialisation drastique, comme l'exclusivité totale. Interdit de proposer son ouvrage chez Apple, Barnes & Noble. Une exigence qui, si elle ne s'accompagne pas d'une rémunération forte, laisse planer quelques doutes sur l'intérêt de l'offre. Un auteur vendant un livre numérique pour 4,99 $ recevra 70 % de revenus, soit 3,50 $. Mais avec Kindle Unlimited, les revenus sont précarisés, plus que jamais. En juillet, pour tout livre emprunté dans ce cadre, la redevance était de 1,80 $, puis 1,33 $ en octobre, avant de remonter, si l'on peut dire, en novembre, à 1,39 $. 

 

Alors qu'Amazon communiquait sur des droits d'auteurs supérieurs à ceux que l'édition traditionnelle fournit à ses auteurs, Kindle Unlimited reste, toutes proportions gardées, plus attractif, mais les pertes pour l'auteur indépendant sont significatives. 

 

Mon livre, ma bataille, ma promotion

 

L'un des problèmes pourrait être la concurrence excessive de l'offre illimitée, mais de fait, cette question serait facilement transposable à l'offre de vente à l'unité. Les lecteurs, avec KU, sont gagnants, dans la mesure où leur temps de lecture serait extensible – sauf qu'il ne l'est pas. Du tout. Un auteur indépendant va opérer sa propre communication, au travers des canaux dont il dispose, pour se faire connaître. Mais toute cette agitation ne visera jamais qu'à assurer la promotion de ses œuvres, pas celles du voisin. Ainsi, continuer à battre la campagne pour informer le monde qu'un nouveau livre existe, mais que ce dernier se retrouve dans Kindle Unlimited, cela revient à travailler pour autrui. Et continuer de voir ses revenus Kindle Unlimited diminuer, tout en assistant à une évidente cannibalisation des ventes unitaires. 

 

Comme l'assurait Holly Ward au New York Times : « La seule personne à laquelle je me fie, pour ma carrière, c'est moi. Si vous suspendez votre travail, cela revient à laisser tomber votre enfant dans une boîte, et lui balancer un coup de pied, en direction du trottoir. Peut-être qu'il va grandir et être génial, ou bien il va se faire aspirer par les égouts et être élevés par des rats. » L'image est assez évocatrice.

 

N'oublions pas qu'au fond de tout consommateur, il y a une personne à la recherche de l'occasion en or. Accéder à beaucoup, sans trop de considérations pour ce qui est réellement proposé, cela peut ressembler à une bonne occasion. Que l'on ne s'y trompe pas : la considération n'est pas un jugement qualitatif. Il s'agit de plonger dans le monde de Grosse Bouffe, où tout est à volonté, jusqu'à s'en faire exploser le foie. 

 

Illimité, mais le temps de lectures a des limites

 

Arnaud Nourry, PDG Hachette Livre

« Je serai le dernier à plonger. Ça n'a aucun sens. Dans la musique, les formules d'abonnement peuvent avoir du sens, parce que les gens consomment beaucoup de morceaux. »

« Si nous allions vers l'abonnement, nous irions, c'est sûr, vers la destruction du modèle économique que nous mettons en place. »

 (source)

La raison avancée par Arnaud Nourry, PDG de Hachette Livre, sur son refus d'entrer dans le monde de l'abonnement illimité est un arbuste qui cache la forêt. Il n'est pas possible que le groupe n'envisage pas de profiter d'une solution proche, pour faire vivre un fonds d'ouvrages aujourd'hui invisible. Sinon, pourquoi avoir conclu avec Google un accord de numérisation de livres, en juillet 2011, le tout pour 50.000 titres, dont l'éditeur dispose des droits ?

 

Donc, ne pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Sauf que l'éditeur, comme tous les autres, souhaite une maîtrise complète de cette offre, de même qu'il maîtrise le prix de vente depuis 1980. 

 

Or, la problématique rencontrée par les auteurs indépendants, devenus la vitrine marchande d'Amazon, doit inquiéter sérieusement les éditeurs traditionnels, en France, comme ailleurs. Si un client achète moins de livres, après avoir souscrit à une offre illimitée, quelle qu'elle soit, alors le calcul est rapidement opéré : les ventes baissent, partout. 

 

En France, le ministère de la Culture s'est un peu pris les pieds dans le tapis, en demandant à la Médiatrice du livre de donner son sentiment sur la légalité de l'offre numérique. D'une part, il ne s'agira jamais que d'un sentiment, et non d'une décision de justice, que seul le juge peut rendre. D'autre part, certains acteurs de l'abonnement peuvent clamer que le pays freine l'innovation. 

 

Mais rappelons surtout que pour un auteur publié par un éditeur traditionnel, les revenus moyens tournent autour de 70 centimes reversés pour 300 pages qu'un abonné illimité aura lues. Et encore, le montant est à se partager entre auteur et éditeur, à la discrétion contractuelle décidée par ce dernier. L'innovation, ce serait donc la paupérisation ?