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Les bibliothèques se mobilisent contre les DRM sur le web

Bouder Robin - 19.07.2017

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Quand les bibliothèques ne sont pas contentes, elles le font savoir, surtout quand on parle numérique. Mais pour une fois, ce n'est pas de la guerre entre le livre papier et l'ebook qu'il s'agit. Le W3C (World Wide Web Consortium), organisme promouvant « un seul web partout et pour tous », a déclaré vouloir placer des DRM directement dans les navigateurs, pour protéger plus facilement les vidéos diffusées sur le web; l'IFLA, fédération internationale d'associations de bibliothèques, fait entendre ses protestations contre ce projet.


kaigraphick (Domaine public)


 

Tim Berners-Lee, papa du web et directeur du W3C, a donné son accord à son organisme pour le placement d'EME (Encrypted Media Extensions), dispositifs de protection (ou DRM) destinés à éviter le piratage, dans tous les navigateurs existants, notamment afin de donner à toutes les plateformes de diffusion de vidéos les mêmes protections.

 

Seulement, ceux qui défendent les libertés sur internet ne voient pas l'idée d'un très bon œil. En tête de liste, l'EFF, Electronic Frontier Foundation, suivie de l'UNESCO et de l'Internet Archive, mais également des bibliothèques... Dans une lettre ouverte, l'IFLA décrit les dangers qu'un tel dispositif pourrait impliquer pour elles, ainsi que pour les droits des utilisateurs.

 

« L'IFLA comprend la logique derrière l'intégration des EME dans les navigateurs, puisque cela simplifiera et unifiera les outils utilisés. Cependant, en intégrant ces mesures de protection dans le protocole même qui fait fonctionner internet, ce projet risque de renforcer les problèmes que les bibliothèques rencontrent déjà », explique la fédération dans sa lettre.

 

Ces DRM limiteront notamment les actions possibles quant aux œuvres qu'ils protégeront. Alors que le travail des bibliothèques consiste à préserver, reproduire et prêter toutes sortes d'œuvres, les EME pourraient bien les empêcher d'accomplir leurs missions... Et pour désactiver ces DRM, mieux vaut faire partie d'organisations spécialisées et autorisées à le faire, sous peine d'enfreindre la loi. Le nombre de structures qui en ont le droit est très restreint, et les bibliothèques n'en font pas partie.

 

Pour ne rien faciliter, alors que le droit d'auteur est limité dans le temps, ce n'est pas le cas de ces verrous électroniques. Des documents qui ne seront plus protégés par le droit d'auteur risquent d'être en revanche toujours soumis aux DRM...

 

Pas non plus de transfert de documents possible lorsque leur propriété change ; par ailleurs, il sera désormais beaucoup plus compliqué d'utiliser des œuvres dans le cadre d'exceptions au droit d'auteur, comme l'étude en classe d'un extrait de film.

 

Nouvelle loi sur l'exception handicap : quels défis pour les bibliothèques ?

 

L'IFLA demande ainsi au W3C de reconsidérer l'intégration des EME dans les navigateurs tout en réfléchissant à d'autres mesures plus adaptées aux droits des internautes. Quant à l'EFF, elle s'apprête à faire appel pour tenter de barrer la route au projet, avec argument à l'appui : « Le EME pourrait devenir un moyen tout à fait légal pour les plateformes de contenu vidéo de contrôler les navigateurs des utilisateurs. En clair, nous ne pourrons plus regarder les vidéos que de la façon dont eux l’entendent ».

Plus inquiétant encore : rappelons que le W3C se charge également, désormais, de mener la réflexion et la définition des standards autour du livre numérique : le format EPUB, bien sûr, mais aussi d'autres éléments technologiques qui gravitent autour. Le travail de recherche et de développement sur une « DRM light », LCP, avait déjà choqué des acteurs du livre numérique qui ne considéraient pas qu'il s'agissait là d'une priorité : faut-il comprendre que le W3C est désormais totalement partisan de la cause des verrous numériques sur les oeuvres ?

 

Rassurez-vous chers internautes, votre vie ne s'en trouvera pas chamboulée pour autant : en fait, la plupart des navigateurs web possèdent déjà ces fameux EME. Reste à savoir si l'appel de l'EFF aura des conséquences sur le projet. A priori, la décision a été prise et rien ne saurait la modifier ; et quand on constate le peu de succès qu'a eu la Journée anti-DRM le 9 juillet dernier, on comprend vite que la partie est presque déjà perdue pour les organisations militantes.
 

Journée anti-DRM : “C’est la liberté de millions de personnes qui est en jeu”

 


Mise à jour 20/07/2017 :


Dans un commentaire lisible ci-dessous, Laurent Le Meur, directeur technique de l'EDRLab, précise que « EME n'EST PAS une DRM. EME permet à des DRMs d'opérer au sein d'un navigateur, en déchiffrant du contenu et en l'envoyant directement vers l'écran ».

Laurent Le Meur conteste ensuite certaines formulations de l'article, défend des avantages des mesures techniques de protection, avant de conclure : « Reste une chose que je ne comprends pas dans la démarche du W3C vis à vis d'EME : EME est donc une simple API standard destinée aux navigateurs Web, mais il n'a rien à voir avec les protocoles et formats du Web. Une autre organisation "verticale" aurait tout aussi bien pu standardiser cette interface : qu'est allé faire le W3C dans cette galère ? mystère. »

Via BoingBoing