Les DRM, ça fonctionne très bien et chez Hachette, ça tourne (en) rond

Clément Solym - 16.08.2012

Lecture numérique - Usages - Hachette - DRM - livres numériques


Ça rappellerait presque l'un des plus célèbres emprunts de la littérature française, que Molière avait chipé à Cyrano de Bergerac : « Que diable allait-il faire, dans cette galère ? » Mais ici, l'intéressée est une intéressée : la PDGère Grande-Bretagne de Little, Brown, maison d'édition filiale elle-même de Hachette UK. Dans un courrier dévoilé dans la presse cette semaine, on découvre que celle-ci tente de convaincre les auteurs de sa maison de renoncer à l'abandon des DRM. Fumeux !

 

C'est que, non seulement la présence de verrous numériques destinés à protéger de la copie illégale, ou au partage non accepté par l'éditeur, « fonctionne très bien », mais surtout, qu'il revenait aux auteurs de clarifier leur position, contractuellement, concernant la présence de DRM pour leurs livres numériques. Dans son courrier, elle met en garde contre les risques d'une politique de commercialisation d'ebooks sans DRM : c'est que, sans DRM, « il sera difficile pour nous de protéger correctement les droits qui nous sont accordés », explique-t-elle, sans sourire, dans son courrier. 

 

Le courrier est largement cité et commenté par Cory Doctorow, fervent défenseur de l'abandon net et définitif des DRM, dans un papier paru sur Publishers Weekly.

 

 

 

 

Évidemment, depuis quelques semaines, l'éditeur de science-fiction, Tor-Forge, fait beaucoup parler de lui : filiale du groupe Macmillan, concurrent anglophone de Hachette, la société a décidé de supprimer, partiellement, les DRM de ses livres numériques. De même, Momentum Books, autre filiale de Macmillan, avait également annoncé la fin des DRM pour son catalogue, avec une petite nuance, soulignée par John Birmingham : « Momentum est plus exilée dans le petit bois au fond du jardin que véritablement "intégrée" à Pan [Macmillan] ».

 

Faire pression sur les auteurs, la grande idée

 

Il faut noter deux choses : tout d'abord, Ursula Mackenzie s'adresse à un auteur, lui signalant que la politique sans DRM de l'éditeur Tor sera difficilement défendable à l'étranger. Et si, contractuellement, un éditeur est engagé à lutter contre la contrefaçon, avec une obligation de moyens (souvent peu respectée), mais sans obligation de fins (plus difficile encore à obtenir), ne pas mettre de DRM sur un ebook, c'est ouvrir la porte à toutes les fenêtres. 

 

Et la recommandation de Mackenzie ferait doucement sourire : insister auprès de Tor pour que les fichiers vendus soient équipés de DRM. Mais surtout, et là, on se claque les cuisses de rire, Hachette souhaite mettre à jour ses contrats pour faire en sorte que les licences vendues à l'étranger imposent la présence de DRM dans les ebooks commercialisés. Dicter de la sorte ses conditions aux acteurs étrangers, voilà qui relève du délire, pur, dur et difficile à comprendre.

 

Rappelons à ce titre les positions du grand patron de Hachette, Arnaud Nourry, qui en marge du Salon du livre de Paris, avait assuré à ActuaLitté que l'heure n'était pas venue pour les éditeurs d'enlever les DRM.

En France, on a une petite difficulté avec le piratage, ignorant que l'on n'a pas le droit de faire des copies librement, et à  ce titre je crois que la DRM est nécessaire. Si dans cinq ans ou dix ans, la question est culturellement dépassée, on sera ravis d'enlever les DRM. Mais aujourd'hui, nos auteurs ne comprendraient pas que l'on se lance dans un système où l'on vend une fois et où c'est copié 500 fois. C'est trop contraire à la défense du droit moral pour qu'on le fasse. Peut-être dans une prochaine génération, verra-t-on les choses autrement : la musique a fini par abandonner les DRM, mais l'heure n'est pas venue pour les éditeurs.

 

Tout va très bien, madame la Marquise, promis, juré, la preuve : 

 

N'oublions pas non plus que, fort de ce que les DRM assurent une protection qui fonctionne bien, des livres numériques, Hachette US a signé avec la société Attributor, et Hachette France lui a emboîté le pas en décembre 2011, soit deux ans et demi après la signature du groupe outre-Atlantique. Ainsi, Attributor, qui a pour mission de surveiller le net et demander le retrait de livres numériques illégalement proposés au téléchargement ou à la vente, défendra donc Astérix contre les pirates

 

Un coût certain pour l'ensemble du groupe, qui garantissait à ActuaLitté : « En signant avec Attributor, nous faisons un geste vers les auteurs, pour leur garantir une sécurisation de leurs oeuvres et de leurs droits. » Et donc, en tentant d'imposer des DRM aux éditeurs situés à l'étranger, c'est un moyen de défendre également le droit d'auteur, quitte à ce que cela se fasse au mépris de la liberté des uns et des autres. 

 

C'est pourtant chez Little, Brown qu'un certain David Shelley, éditeur, expliquait que la lutte contre le piratage commençait à avoir un coût lourd pour les maisons. « L'argent dépensé pour l'impression et le papier sera consacré à des spécialistes de la lutte contre le piratage, et c'est une équipe nombreuse. Les sites pirates prolifèrent et nous examinons l'intégralité du web et investissons également dans des logiciels. Les coûts grandissent progressivement et pourraient échapper à tout contrôle. Il y a aussi les frais de justice, quand les sites refusent de retirer les contenus [contrefait]. » Preuve que les DRM n'ont probablement pas l'efficacité vantée par la PDGère de la maison d'édition.

 

Interopérabilité, mais faut pas non plus plaisanter

 

Dans son courrier, elle expliquait qu'à ce jour, l'amélioration des technologies chez les détaillants, ainsi qu'une certaine souplesse chez les plateformes de vente d'ebooks, avaient accordé une plus grande latitude d'utilisation aux consommateurs. Un sujet dont il faudrait probablement discuter plus sérieusement avec Laure Darcos, la Dame Lobbying de Hachette, qui avait pourtant plaidé, devant Bruxelles et Neelis Kroes, pour une interopérabilité complète, non plus seulement entre les appareils de lecture, mais également entre les plateformes de vente. 

 

Vaste fumisterie, dans ce cas, si un éditeur impose la présence de DRM... (voir notre actualitté)

 

Chez Hachette UK, Tim Hely Hutchinson, le PDG, a soutenu à plusieurs reprises la même position que celle défendue par Arnaud Nourry, après tout son patron. Sur la question des DRM, l'idée, chez Hachette, c'est que les avantages l'emportent largement sur les inconvénients. Et Mackenzie de confirmer : « Bien que certains voudraient que nous changions notre modèle, les risques sont énormes et la hausse [des ventes] négligeable. »

 

En revanche, maintenir une position obscurantiste, persister dans l'erreur, quand la tendance mondiale, pour les industries culturelles, est à l'abandon des DRM, et demander aux auteurs de se prononcer en faveur des DRM, pour la défense de leurs droits, voilà bien de l'innovation qui va apporter des ventes. Tout porte à comprendre que l'absence de DRM favorise les ventes, et les éditeurs qui ont choisi de ne plus intégrer de verrous à leurs fichiers assurent avoir connu une augmentation notable de leurs ventes.

 

Après tout, une politique archaïque peut très bien devenir une marque de fabrique...




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