L'industrie du livre pousse les lecteurs vers la simplicité du Kindle

Nicolas Gary - 22.01.2015

Lecture numérique - Tablettes - verrous numériques - lecture ebook - Amazon Kindle


Un journaliste de l'Associated Press s'est penché sur la question du format standardisé EPUB, réputé ouvert. Face au format 100 % revendiqué comme propriétaire du Kindle, l'EPUB représente en effet la solution globalement adoptée par tous les acteurs du livre numérique. À un problème près : toutes les entreprises se le sont approprié, pour en faire un format propriétaire.

 

 

Kindle tactile d'Amazon déballage

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le responsable d'Amazon France, Romain Voog, l'avait avoué malgré lui à ActuaLitté : le Kindle est une prison dorée, et la réussite de la société en découle. En récupérant le format MOBI, et en lui collant une couche technologique pour le transformer en format KINDLE, Amazon a généré un écosystème complètement fermé. Les ebooks ainsi achetés depuis son ebookstore ne sont lisibles qu'avec les appareils Kindle, lecteurs ebook, tablettes ou applications. 

 

« C'est important de pouvoir maîtriser le format de lecture, parce qu'il est très associé à l'expérience que vous êtes capables de donner à votre client. Le format permet de développer des applications spécifiques, d'enrichissement des textes, des dictionnaires. Je pense au service X-Ray [NdR : qui apporte des données complémentaires à l'ouvrage], au surlignage, au partage : il y a un vrai avantage technique à pouvoir maîtriser son format. Parce que c'est cela qui permet l'innovation », nous précisait-il. 

 

Et voilà que le journaliste de l'AP tente d'examiner ce que peut bien signifier format ouvert, que l'on peut logiquement lire avec tous les appareils autres que le Kindle. Autrement dit, et sans que la liste soit exhaustive, Bookeen, Kobo, Nook, iBooks, etc. Ce qui provoque l'interrogation du journaliste part d'une mention dans la section aide de Kobo. On peut y lire que pour transférer des ebooks achetés sur la plateforme, et les lire avec un autre appareil, il faut passer par Adobe Digital Edition. Splendide. 

 

Notre journaliste se lance alors dans la grande traversée : télécharger le logiciel d'Adobe, créer un compte, intégrer l'ID Adobe – mais avec toutes les contraintes que l'on peut attendre. Simplement parce qu'en fonction des différents ebookstores, les fichiers sont modifiés, et les lecteurs ebook peuvent ne pas prendre en charge les fichiers, en dépit de manipulations contraignantes. 

 

Bienvenue dans un monde de verrous

 

Évidemment, tout cela a un nom : le Digital Right Management, ou Mesure techniques de Protection. Cet outil, proposé pour l'instant par la seule société Adobe, donne à l'éditeur la possibilité de limiter le nombre d'appareils où transférer son ebook, empêcher la copie pirate, empêcher l'impression du document, etc. En somme, le DRM est un verrou, destiné à contraindre l'utilisateur. 

 

Fort logiquement, le journaliste conclut alors que, finalement, « les murs construits d'Amazon avec le Kindle ne sont pas si mauvais après tout. Bien que les livres Kindle ne fonctionnent pas sur les autres ereaders, Amazon Kindle propose des applications pour à peu près tous les autres appareils, y compris la tablette Nook de Samsung et l'iPad d'Apple ». 

 

On en vient alors à se demander pourquoi s'enquiquiner avec un appareil supportant le format ouvert, alors que tout est si simple avec Kindle. C'est d'ailleurs la clef du succès d'Amazon : simplicité, au sein d'un environnement de lecture totalement maîtrisé. Pour l'éditeur, c'est aussi la double peine : puisque les lecteurs se lassent de ce qu'un fichier ouvert ne soit lisible qu'avec une multiplication de manipulations à opérer, pourquoi ne pas aller au plus commode ? Donc Kindle...

 

De quoi conforter alors la main-mise d'Amazon et consolider un monopole grandissant, qui profite avec un large sourire des problèmes liés aux verrous d'Adobe, et ne peut qu'accueillir à bras ouverts les mécontents, en jurant à l'interopérabilité de son modèle. Et pour cause : il existe nécessairement une application qui permettra de retrouver ses lectures en cours, sur tous types d'appareils. 

 

Nous avions déjà posé cette question, au plus fort du conflit entre Hachette Book Group et la firme de Jeff Bezos : 

 

Il ne faut pas croire que le comportement d'Amazon, pour logique qu'il soit dans les discussions commerciales, puisse être tout à fait anodin. Car dans le marché du livre numérique, sa position est tout de même particulière – certains, et nous l'avons aussi écrit, diront monopolistique. Simplement parce que la firme de Jeff Bezos a su se montrer, par différentes techniques marchandes, et des solutions d'optimisations fiscales, plus attrayante que les autres vendeurs de livres. En l'état, donc, les clients encouragés à aller chez d'autres libraires ne pourront que s'y fournir… en livres papier.  

Amazon ressemble en effet à Google : le moteur de recherche est connu pour son algorithme indéchiffrable, référençant et déréférençant à l'envi les sites internet, selon des critères proches de l'arbitraire. Et cette domination lui confère une position quasi exclusive dans la vente de publicité en ligne, éclipsant nombre de concurrents, de par la multitude de plateformes sur lesquelles ont peut retrouver les Ad-sense. Google propriétaire de son algorithme, et Amazon propriétaire de son format Kindle, tout cela n'est pas très bon pour la neutralité du net. Voire pire : s'il existe d'autres moteurs de recherche, les possesseurs d'un Kindle ne pourront jamais se fournir ailleurs que chez Amazon…

 

Le paradoxe n'est d'ailleurs pas des moindres : l'article L. 131-9 du Code de la propriété intellectuelle indique que « le contrat mentionne la faculté pour le producteur de recourir aux mesures techniques ». Et comme nous le précise un spécialiste de la propriété intellectuelle, « on ne peut pas empêcher un éditeur d'apposer des mesures techniques de protection, parce qu'il a le droit pour lui ». Ah, oui, la France...

 

Mais il est difficile de signaler ce point auprès d'un lecteur qui, en achetant un lecteur ebook, voulait surtout retrouver la même efficacité qu'avec un livre papier. Mais en somme, la conjonction des techniques commerciales, des solutions d'optimisation fiscale, d'un marketing redoutable et d'un service qui tend à s'imposer comme le plus efficace... n'est-ce pas ainsi qu'une société s'impose, et impose son produit comme la meilleure réponse au public ? 

 

La conclusion fait peur : après tout, en s'entêtant dans les DRM, l'industrie du livre n'envoie-t-elle pas un message fort aux lecteurs ? Un message que l'on pourrait résumer par : « En fait, devenez clients Amazon, c'est plus commode. » 

 

Et non, ce billet n'a pas été acheté par Amazon...