Les vases communicants : partager, d'un blog sur l'autre

Clément Solym - 04.07.2012

Lecture numérique - Usages - vases communicants - échange de blogs - Jérôme Denis


Dans la blogosphère littéraire, les couples se font et se défont rapidement. Ils sont auteurs, écrivains amateurs, et ont au minimum deux points communs, un blog et le goût de l'écriture. Et peut-être aussi le goût du partage, l'envie de bousculer un peu les codes : tous les premiers vendredis du mois, ils écrivent chez l'autre.

 

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Les vases communicants, gravure de 1882 (auteur : El Bibliomata)

 

La pratique des vases communicants, en marge des blogs littéraires, a vu le jour le 3 juillet 2009 (soyons précis). Jérôme Denis, maître de conférence et l'écrivain François Bon en sont les initiateurs. Sur son site, Tiers-Livre, il poste : « Et si, le 1er vendredi du mois, on lançait l'idée d'un grand dérangement : chaque premier vendredi du mois, chacun écrirait sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations ? Un jour de grand rendez-vous marché brocante du web, où on se baladerait sur tous les sites qu'on connaît, mais on y trouverait un autre auteur que celui attendu ? Vous en pensez quoi ? »

 

Même son de cloche du côté de Jérôme Denis, sur le blog en sciences sociales Scriptopolis. Lui insiste sur le fait de « brouiller un peu la logique verticale des flux RSS et de la lecture de blogs par effet d'entassement. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l'autre. Beau programme ».

 

Un beau programme qui se cherche un nom. À l'origine, il était question d'un grand dérangement, mais l'expression a une signification négative au Québec, et de grand dérangement, on passe aux vases communicants. Vases co', kesako ? L'auteur Pierre Menard nous éclaire : « C'est un hommage à Breton bien sûr, plutôt un hommage qu'une référence littéraire, mais aussi dans une perspective physique : la loi physique des vases communicants veut qu'un liquide versé dans divers récipients reliés à leur base par un même tube de siphonnage, occupe la même hauteur dans chacun d'eux. Dans ces nouveaux vases communicants, le liquide est celui du texte et les récipients sont des sites internet ».

 

« Faire du réseau social »

 

François Bon et Jérôme Denis y voient un nouveau moyen de ne pas réduire la toile à un réseau fait de liens hypertextes et brouiller ainsi les pistes. Jérôme Denis est extrêmement surpris de la pérennité de l'exercice. L'idée a bien pris, tout en restant assez confidentielle, pour que ce ne soit pas l'anarchie et que la lecture des vases soit possible. Il imagine difficilement une situation tenable avec des milliers d'échanges. Pour lui, il s'agit « d'une autre manière de faire du réseau, c'est un vrai lieu de rencontre .C'est beaucoup plus impliquant que Facebook ».

 

 

Les réseaux sociaux restent tout de même fédérateurs. Plus de 750 membres sur la page dédiée Facebook. Il n'est pas rare d'y voir des blogueurs à la recherche d'un partenaire pour « vases communiquer » ou des blogueurs déboussolés. Justine Neubach a découvert les vases en ouvrant son compte Twitter, et, recherchant des blogs littéraires et poétiques, elle est très rapidement tombée sur le site de François Bon. « L'idée m'a d'emblée séduit. » Les blogueurs s'embarquent pour une expérience assez inédite. Un lien étrange va se créer entre eux, souvent ils ne se connaissent pas. Une seule consigne, simple, mais qui a son importance : on écrit chez l'autre et pas pour l'autre. On écrit chez l'autre pour être lu par d'autres.

 

The Communicating vessels (Homage to Andre Breton)

 Les vases communicants (hommage à André Breton), par Diego Rivera, en 1938 (auteur : avantard)

 

 

Comment savoir qui échange avec qui, dans cette nébuleuse ? Brigitte Célérier centralise, recoupe et fait un véritable travail de fourmi. « Par confort, j'ai établi une liste. » Elle est au courant de tout ou quasiment tout sur ces "couples". Chaque mois avant le coup d'envoi, elle les liste, en prévision, sur un site exclusivement créé pour l'occasion. Et attention à ne pas faire attendre Brigitte Célérier, qui le lendemain poste des extraits des échanges et y va parfois de son commentaire. Pierre Ménard et son « scoop it », choisit aussi des fragments. Leur travail, les blogueurs le jugent essentiel parce que le deuxième aspect de ces vases c'est bien la lecture, les envies de lectures qui se créent et démontrent que les vases communicants, c'est vivant.


Le vase de son-soi

 

Être l'autre chez l'autre : le programme à de quoi intriguer... Embarquée, elle aussi, dès les premiers  vases communicants, l'auteure Anne Savelli s'est alliée à Pierre Menard. « Nous avions des thématiques communes comme la ville, le regard ou encore le déplacement. » Un thème, une photographie, une idée, parfois pas : pas de règles, si ce n'est se mettre d'accord sur ces non-règles. Ils sont aujourd'hui une bonne vingtaine d'habitués. « C'est une œuvre collective sans normes, elle fait naître l'envie chez les gens. On est accueilli chez quelqu'un, on lui fait confiance. » Anne Savelli insiste cependant sur un point : « Il ne faut pas que cela se normalise. C'est une question d'envie, c'est un véritable déclencheur, j'écris des choses que je n'écrirais pas forcément sur mon blog. Et globalement, il n'y a que des bonnes surprises. On se surprend même à regarder les statistiques, pour l'autre. »

 

Et la perspective littéraire dans tout cela ? La blogueuse Ana Vittet dans « notes sur les vases communicants » analyse : « Il me semble que l'acte d'écrire pour les autres devient plus conscient dans la pratique des Vases communicants que lorsqu'on écrit « chez soi », sur son site ou son blog. En effet, on sait alors avec certitude qu'on sera lu. En outre, il y a multiplication de l'adresse du texte. Enfin et avant tout, le fait d'écrire chez l'autre fait écrire dans l'altérité, dans la conscience de l'altérité. » Beau programme, en effet.