Making of exclusif Fnac : La Semaine des martyrs, de Gilles Sebhan

La rédaction - 10.10.2016

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Dans le cadre de l’opération Making-of Exclusif, menée par Fnac, ActuaLitté propose de découvrir l’un des extraits commentés par l’auteur dans une sélection de 10 romans. Aujourd’hui, La Semaine des martyrs de Gilles Sebhan, publié aux Impressions nouvelles Stock.

 

 

Pour cette rentrée, Fnac a proposé à 10 auteurs de réaliser le making-of de leur roman. Ces textes sont réunis dans un ficher EPUB, enrichi de photos, illustrations et des commentaires. On peut télécharger gratuitement sur cette page la totalité de ces bonus exclusifs, ainsi que des versions numériques ou papier des ouvrages.

 

Résumé : 

 

Le roman d’une révolution personnelle et historique. Un écrivain part rejoindre au Caire un ami photographe et découvre la fièvre puis le désastre du printemps arabe.


Un écrivain part rejoindre au Caire un ami photographe et découvre la fièvre puis le désastre du printemps arabe. Visitant des familles de jeunes gens morts au cours de la révolution, il retrouve le goût de l’engagement. Gilles Sebhan nous replonge ici dans l’enthousiasme de la révolution égyptienne qui a donné l’espoir d’un avènement démocratique. Nous conduisant dans les quartiers les plus populaires du Caire, il offre la parole aux anonymes qui deviennent des figures emblématiques d’un soulèvement mêlant violence et beauté. Cinq ans après ce printemps avorté, alors que les consciences ont déjà enterré ce mouvement d’espoir et oublié que le sol arabe pouvait être le lieu d’un renouveau, Sebhan vient rappeler que le feu couve peut-être encore sous les cendres.

 

 

 

Séquence 1 : extrait

 

« La première fois que je débarque au Caire, en même temps que l’air brûlant, c’est une silhouette haute qui me frappe. Pas une apparition mais une impression fugace. Au même moment, j’entends qu’on appelle mon nom. Mon ami est venu m’accueillir. Il attrape mon sac de voyage et le tend au garçon dont je m’aperçois alors que c’est la silhouette haute qui a croisé mon regard en débarquant. Le taxi Mohamed sourit en me serrant la main, disant welcome in Egypt avec un accent assez comique. A ce moment-là, je l’ignore encore, mais le jeune homme habite loin du centre, dans une ruelle poussiéreuse où sera tendu dans les mois suivant la révolution un calicot avec la photo d’un martyr. Le jeune martyr à visage souriant. Je ne le sais pas encore mais Mohamed aura habité dans un appartement sombre et malodorant d’un immeuble de briques sur le point de s’effondrer avec toute sa famille, une insalubrité dont aucune trace ne sera jamais décelable sur lui et je comprendrai mieux encore l’incroyable mystère qu’aura constitué notre rencontre dans sa voiture blanche et noire, Mohamed le taxi avec son regard malicieux, ses T-shirts Adidas et sa petite canine atrophiée lui donnant un charme particulier. Il me faudra du temps pour apprendre que nous sommes deux formes lointaines dans le temps et l’espace qui pourtant se sont rencontrées.

 

Ce jour de mon arrivée, quelques mois avant la révolution, rien de cela n’existe encore, dans l’air brûlant de l’automne égyptien, sur la route que je découvre pour la première fois tandis que le taxi n’arrête pas de sourire en jetant des coups d’oeil dans le rétro et en appelant mon compagnon Mister Doni et en montrant du doigt tel ou tel bâtiment pour me le présenter avec trois mots d’anglais, tandis que mon regard plonge dans un monde que je n’avais jamais fait qu’imaginer et qui existe, absolument identique et absolument différent de ce que j’ai pu en lire, parce que tout cela a lieu dans une atmosphère saturée d’une odeur dont la composition, entre ordure et jasmin, n’existe que là.

 

Je dois sans doute dire un mot de mon ami Denis. Il y a dans ses images un secret que ceux qui le croisent ou l’admirent, ceux qui rêvent de ses vues du Caire ne peuvent connaître. S’il a photographié comme personne les enfants, les laissés-pour-compte, les souffre-douleur d’Egypte, c’est par une capacité particulière à l’empathie, mais aussi par volonté d’exorciser une humiliation personnelle datant de son enfance dans un village très français. A son arrivée, la première fois, ce qui l’a frappé, c’est un domestique qu’on faisait dormir sous un meuble. Une armoire somptueuse dans une maison bourgeoise de Garden City. Il a aimé ce domestique d’un amour dépourvu d’arrière-pensées.

 

A quel moment les choses se sont-elles jouées, de notre rencontre, de notre amitié, de sa décision de visiter les familles, de ma décision de témoigner malgré tout, de mêler mon histoire à l’histoire officielle de la révolution, au risque de la salir. On s’imagine qu’il faut une personnalité universelle pour aborder l’événement politique. Alors que les révolutions sont faites par une somme aussi déviante, atypique, imparfaite d’individus qui pourraient être nous. De garçons et de filles. De jeunes et de vieillards. Il est recommandé de ne pas mêler la grande histoire avec le linge de corps, la douleur des familles avec les alcôves des hammams. Pourtant ces garçons que j’ai croisés là-bas dans la vapeur, ces hommes qui parfois venaient de loin pour y passer la nuit, ce sont eux aussi qui ayant désobéi à leur mère inquiète, ayant salué une dernière fois leur soeur qui les regardait partir et hochait la tête par le carreau d’une fenêtre, défilaient tous ces jours de lutte, eux qui assiégeaient les postes de police au péril de leur vie dans tous les quartiers du Caire, ce jour du 28 janvier 2011 où a été donné l’ordre de tirer et de tuer. »

 

 

 

MAKING-OF :

 

Généralement, il y a toujours un livre avant le livre. Sans qu’on le sache, des choses se mettent en place qui aboutiront finalement à un projet. Et cela passe toujours, dans mon cas, par une ou des rencontres. Avant même de découvrir l’Egypte, j’ai ainsi approché l’esprit de ce pays à travers la rencontre d’un jeune ouvrier égyptien. J’ai été touché par son parcours à travers l’Europe de l’Est et la Turquie pour parvenir en France. J’ai été touché par ses souvenirs idéalisés et par la difficulté de ses conditions de vie. J’ai noué une relation intime avec lui, mais en même temps j’ai recueilli sa parole. Je crois ne pas avoir séparé dans mon esprit la rencontre amoureuse d’un projet littéraire. Ahmed est devenu une sorte de muse, bien loin des modèles traditionnels. En 2005, j’ai publié Presque gentil aux éditions Denoël, un roman dans lequel je revenais sur notre relation et faisais le portrait de ce jeune Egyptien fantasque.

 

Le photographe Denis Dailleux, dont je venais de faire la connaissance, y a reconnu ce qu’il aime dans l’esprit des Egyptiens. Denis est l’un des grands photographes de l’Egypte éternelle, il a publié entre autres Fils de roi (Gallimard, 2008) et Impressions d’Egypte (La Martinière, 2011). Il a voulu rencontrer ce garçon pour en faire un modèle photographique. Dès le début, dans la préhistoire de La Semaine des martyrs, il y a donc un jeu de rencontres et d’images.

 

Quelque temps plus tard, Denis Dailleux m’a invité au Caire pour me faire découvrir une ville dont il connaît les recoins les plus mystérieux. C’est ainsi que j’ai abordé très vite des quartiers où les touristes ne se rendent que rarement : La cité des morts, Fostat où se trouve le tout premier Caire ou bien encore El Marg, ses ruelles populaires et bruyantes. Ce qui m’a tout d’abord frappé c’est l’extraordinaire beauté de la ville. 

 

 

 

Cette première fois, un peu avant mon arrivée, Denis a sympathisé avec un taxi et c’est avec lui qu’il est venu me chercher à l’aéroport. Il n’était évidemment pas question de littérature à ce moment-là, mais d’amour. Tout a débuté pour moi avec cette première rencontre avec Mohamed et la conjonction, dans mon esprit, d’un garçon et d’une ville. Symboliquement, Mohamed m’a donné sa bague aux scarabées avant que je ne reparte. Les bagues ne me vont pas, mais lorsque j’ai commencé à écrire La Semaine des martyrs, j’ai adopté un rituel : chaque fois que je débutais l’écriture, je mettais cette bague, comme si c’était un anneau magique destiné à me donner force et courage. Après avoir terminé le livre, la bague a disparu dans mon appartement. Je sais qu’elle est quelque part, et qu’elle reparaîtra le moment voulu. En attendant j’ai retrouvé une photo de Mohamed sur laquelle il l’arbore. 

 

Si j’évoque ces choses si personnelles, c’est parce qu’elles expliquent que se soient liées dans ce livre l’idée de la rencontre amoureuse, de la découverte d’un pays et de la question de l’image. On voit d’ailleurs Mohamed tenir un petit appareil photo. Comme j’avais photographié l’ouvrier Ahmed, pour tenter de m’approcher de sa vérité, de comprendre peut-être aussi ce qu’il tentait de me cacher ou de se cacher à lui-même, j’ai commencé à photographier le taxi Mohamed, mais surtout à le peindre et ainsi à le métamorphoser en image. Bien avant d’en faire un personnage de roman, je l’ai représenté plusieurs fois, non pas de manière réaliste mais en le transformant en enfant maladif – sans doute évoquait-il pour moi dès le départ une sorte de spectre ou de disparu. 

 

Pourtant, s’il n’y avait pas eu la Révolution, sans doute n’aurais-je jamais écrit sur Mohamed, cette rencontre serait restée comme un souvenir privé qui ne regarde que moi. On reproche aujourd’hui beaucoup aux écrivains du « je » et de l’autofiction leur nombrilisme. C’est pourquoi j’insiste ici sur le sens de ma démarche : c’est pour éclairer des événements tragiques qui se déroulaient hors de moi que j’ai puisé dans mon histoire, mes rencontres, ma connaissance d’un Caire qui n’est pas celui des guides touristiques. Le journaliste à qui on balance un billet d’avion en urgence, qui rencontre pour les faire témoigner quelques personnes qu’on lui a indiquées et qui repart sans avoir éprouvé véritablement l’approche de l’autre, ne me semble pas dans une démarche plus objective ou plus juste.