Making of exclusif Fnac : Sang-de-Lune de Charlotte Bousquet

La rédaction - 26.09.2016

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Dans le cadre de l’opération Making-of Exclusif, menée par Fnac, ActuaLitté propose de découvrir l’un des extraits commentés par l’auteur dans une sélection de 10 romans. Aujourd’hui, Sang-de-Lune de Charlotte Bousquet, publié par Gulf Stream Editeur.

 

 

Pour cette rentrée, Fnac a proposé à 10 auteurs de réaliser le making-of de leur roman. Ces textes sont réunis dans un ficher EPUB, enrichi de photos, illustrations et des commentaires. On peut télécharger gratuitement sur cette page la totalité de ces bonus exclusifs, ainsi que des versions numériques ou papier des ouvrages.

 

 

 

 

Séquence 1 : Extrait 
 
— Je me marierai pas.
Je sursaute, surprise par la fermeté d’Arienn. Assise près de moi, elle tient dans ses bras un agneau dont la laine claire se pare de reflets d’azur. Elle foncera lorsque l’animal cessera de téter et commencera à brouter les mousses bleues dont se nourrissent les troupeaux.
— Je me marierai pas, répète-t-elle d’un ton décidé.
Je devrais lui dire qu’elle n’aura pas le choix, la sermonner, mais je n’en ai pas le courage. Et puis, elle n’a que sept ans.
— Tu feras quoi, alors ?
— Je nous fabriquerai des ailes pour qu’on s’en aille d’ici.
À son âge, on a le droit d’espérer, de rêver. Après, la réalité reprend ses droits ; la société se charge de rappeler à ses femelles ce qu’elles sont. Des êtres dénaturés. Toujours condamnables. Contrôlables.
Je dépose un baiser sur le front de ma petite sœur et je me lève. Besoin de m’éloigner. D’étouffer les sanglots qui montent en moi, me coupent le souffle.
J’avais son âge quand mes illusions sont devenues sang et larmes. La plupart du temps, j’arrive à enfouir ces souvenirs au plus profond de moi. Aujourd’hui, peut-être parce que mes nuits sont peuplées de cauchemars, peut-être parce qu’Arienn est ce que j’ai de plus précieux au monde et qu’imaginer son avenir me terrifie, ils resurgissent en moi et, avec eux, la douleur, la culpabilité.

 

prise de notes


 

MAKING-OF : Fabriquer des ailes pour voler


Arienn et Gia. Gia et Arienn. Deux sœurs, aussi proches que peuvent l’être des jumelles ou une mère et sa fille. Gia, plus âgée, est également plus timorée, plus réfléchie.
Gia, qui est également la narratrice du récit, est une jeune fille instruite : elle aime lire, raconter des histoires, écrire, même si sa condition ne lui en offre guère la possibilité. Arienn, elle, est une tête brûlée, courageuse, impatiente. Elles sont très différentes l’une de l’autre et j’ai cherché à ce que cela se sente dans sa façon de parler, à ce que toutes les deux trouvent leur ton propre.
 
Post-it : Pour ça, une fois le tiers du roman rédigé, j’ai lu à voix haute les dialogues, j’ai travaillé le phrasé des deux héroïnes. Cet exercice, je le fais très souvent en cours d’écriture : cela me permet de mesurer le rythme du récit et de m’assurer que chacun des personnages possède « sa » voix.
 
Je voulais également montrer l’amour qui les unit dès l’introduction de Sang-de-Lune. D’ailleurs, le titre du roman était, à l’époque, où j’en ai commencé l’écriture, L’Éveil.
Or, l’éveil de Gia ouvrant les yeux sur la réalité d’Alta, c’est Arienn qui le provoque. Par ses mots, son indignation, sa soif de liberté, elle oblige son aînée à remettre en question les fondements mêmes du système dans lequel elle a été élevée, où les femmes sont nées pour payer le prix de leur impureté originelle et obéir aux hommes, où les hommes n’ont pas le droit d’aimer, où la violence à l’égard de l’autre et de soi est devenue une norme.
Sans son profond attachement pour Arienn, je ne sais pas si Gia aurait trouvé la force de regarder les lois d’Alta bien en face et de s’y opposer, d’affronter le secret de son passé et de le reconnaître comme un acte d’une profonde barbarie – je sais, j’en dis peu, mais c’est pour éviter les spoilers –, de devenir une Antigone a lieu de demeurer Ismène.
Quant à l’agneau bleu qu’Arienn tient dans ses bras, il n’a pris sens qu’à la relecture de ce prologue : au départ, c’était juste un petit animal mignon et bleu, une peluche vivante. Puis je me suis rendu compte que j’avais introduit sans même m’en apercevoir un symbole évident. Du coup, j’en ai remis une couche, délibérément cette fois, quelques chapitres plus loin : agnus dei, innocence, sacrifice…
C’est fou le rôle de l’inconscient dans l’écriture, non ? Qui plus est dans un récit dont tous les exergues et citations des Lois d’Alta et du Livre du Soleil sont largement inspirées de l’Essai sur les femmes, d’Arthur Schopenhauer – philosophe, et non religieux !
 
Post-it : je ne voulais pas aborder l’oppression des femmes et la soumission à l’autorité d’un point de vue religieux. Mais j’avais en mémoire une lecture particulièrement odieuse de mes années de fac, celle de Schopenhauer sur la nature et l’utilité des femmes. Comme quoi, nul besoin d’être un intégriste pour être barbare. L’intégralité de ce texte est disponible en PDF sur Internet. Inutile de dépenser ne serait-ce qu’un euro pour vous le procurer.
 
Bref. J’en reviens à l’essentiel : Arienn et Gia.
Dans le prologue du récit, et particulièrement dans ce passage, qui en marque la fin, il fallait absolument que l’on sente leur lien, complètement fusionnel, afin d’amorcer la suite de l’histoire, le début de leur révolte – et de leur envol.

 

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