Making of exclusif Fnac : Traverser la Seine, de Didier Goupil

La rédaction - 03.10.2016

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Dans le cadre de l’opération Making-of Exclusif, menée par Fnac, ActuaLitté propose de découvrir l’un des extraits commentés par l’auteur dans une sélection de 10 romans. Aujourd’hui, Traverser la Seine de Didier Goupil, publié aux éditions Le Serpent à plumes.

 

 

Pour cette rentrée, Fnac a proposé à 10 auteurs de réaliser le making-of de leur roman. Ces textes sont réunis dans un ficher EPUB, enrichi de photos, illustrations et des commentaires. On peut télécharger gratuitement sur cette page la totalité de ces bonus exclusifs, ainsi que des versions numériques ou papier des ouvrages.

 

 

 

Séquence 1 : Extrait. Madame(s)

 

« Après, pour être honnête, si elle avait réellement pu choisir, ce qu’elle aurait aimé, c’est être enterrée dans un tableau de Fra Filippo Lippi, au pied d’un long et sombre cyprès, perdu dans le sfumato propre aux peintres du Quattrocento.

Ou bien encore, comme son amie Peggy, inhumée dans le jardin d’un palais vénitien, au bord de la lagune, face au grand Canal, seulement dérangée par les vaporettos qui glissent sur l’eau, à l’aube, emportant avec eux les baisers et les promesses des amoureux.

En souvenir de Peggy, justement, de Venise et de l’Italie où elle avait étudié dans sa jeunesse, Madame avait dans son dernier testament demandé à ce qu’on inscrive sur sa tombe une épitaphe en italien qui traduisait assez bien sa philosophie de la vie : « Se la forma scompare, la sua radice è eterna ».

Dans ce même dernier testament, elle léguait avec soin et une grande précision ses livres, ses bijoux et sa collection de masques et d’œuvres d’art.

Mais comment léguer ses souvenirs ? s’était-elle souvent demandée.

Comment léguer ses passions ? Ses émotions ?

En fait, ce que Madame aurait vraiment voulu léguer était impossible à léguer. »

 

 

MAKING OF

 

Il arrive parfois que certains personnages ne vous quittent pas entièrement une fois le livre fini, mais au contraire continuent pendant plusieurs années à vivre secrètement en vous. C'est le cas de Madame, l’héroïne de mon roman Femme du monde, livre écrit maintenant il y a plus de 15 ans, en 2001.

 

Madame, qui fête ses 100 ans lors du passage en l'an 2000, a l'âge du XXe siècle dont elle est l'incarnation. Elle en porte à la fois la grandeur et les stigmates. Collectionneuse d'art, femme de cœur et d'esprit, elle porte en elle l'idéal de la culture occidentale dans ce qu'elle a eu de plus inspiré. Elle incarne l'intelligentsia raffinée et philanthrope des années 30, amateure d'art et de valeurs civilisatrices.

 

Mais, comme chacun le sait, cet idéal déjà bien malmené par la guerre 14-18 partira en fumée dans les fours crématoires d'Auschwitz-Birkenau.

 

Madame comme le siècle y survivra. Douloureusement mais sûrement.

 

Entre temps, le monde a quitté la vieille Europe pour les États-Unis et c'est très logiquement que Madame ressuscite à New York.

 

De retour à Paris, elle emménage au Ritz, au premier étage, dans la plus petite chambre de l'établissement. Madame a eu si froid qu'elle ne supporte plus son bain que brûlant, bouillant comme les Enfers de Dürer.

S'il est, au sens littéral du terme, une création, un personnage de fiction, plusieurs grandes dames sont à la source de Madame. Anna de Noailles etMadeleine de Castaing par exemple. Olympe de Gouges encore, dont elle partage les revendications féministes et le besoin impératif de prendre un bain par jour, fait qui n'a pas été a l'avantage de la Défenseuse des Droits de la femme quand il s'est agi de l'envoyer ou pas à la guillotine.

 

Surtout, Madame s'inspire de la figure de Peggy Guggenheim dont elle emprunte certains traits et faits biographiques. Comme elle, elle est prête à tout pour imposer les artistes qu'elle aime et sauver les tableaux menacés par les nazis. Peggy se marie avec Max Ernst pour le sortir des camps auquel il est promis. Madame soustrait les toiles dites dégénérées du Louvre avant que celles-ci ne soient réquisitionnées.

 

Image : Peggy Guggenheim à Venise, dans son palais en bordure du Grand Canal.

 

 

Après la publication de Femme du monde en 2001 aux éditions Balland, puis sa parution en poche en 2003 au Serpent à Plumes, je me suis attelé à d'autres projets et à de nouveaux écrits.

 

Le Jour de mon retour sur Terre (2003) m'a transporté dans les décombres du 11 septembre, Castro est mort ! (2005) dans le Cuba crépusculaire de la fin de Fidel, Cellule K (2007) dans une cellule de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon…

 

Madame, pour autant, était toujours présente.

 

Elle habitait d'autres personnalités, d'autres existences, mais c'était bien elle.

 

J'écoutais par hasard une émission où participait Simone Veil, retraçant son incroyable existence, je lisais un entretien de Claude Lévi Strauss portant en lui la tristesse d'un monde en train de se suicider, je goûtais, quand j'avais la chance de la croiser, l'ironie joyeuse de Denise Epstein, la fille de Irène Némirovsky et j'avais a chaque fois l'impression qu'à travers ces voix, ces expériences, c'est Madame qui me parlait et me prenait à témoin.

 

Simone Veil

 

Claude Lévi Strauss

 

Denise Epstein

 

Troublée comme chacun par le dérèglement du climat et la destruction de la planète, interloquée par le retour de la barbarie et des fanatismes, décontenancée par la faillite des démocraties et la médiocrité de ses soit-disant élites, Madame, jour après jour, sent que ces combats appartiennent à d'autres, plus jeunes, moins encombrés par le lourd héritage des siècles.

 

« Le clou de l’accrochage, lui avait expliqué Charlotte, était un portrait du Président, justement, qui était représenté en Roi-Soleil, portant une Légion d’honneur en guise de boucle d’oreille. Madame, s’imaginant la scène, ne put s’empêcher de constater qu’après Charles VII par Fouquet, François 1er par Clouet, Louis XIV par Rigaud ou Napoléon par Ingres, la France pouvait dorénavant s’enorgueillir du Président portraituré par son propre père. Chaque époque, paraît-il, avait son génie. »

 

L'heure est venue pour Madame de dire adieu au monde.

 

Durant toutes ces années qui nous séparent de la publication de Femme du monde, une image n'a cessé de me trotter dans la tête : celle de Madame, qui, décidée à passer de l'autre côté, prête à franchir le Styx, choisit de passer sa dernière nuit sur Terre dans sa baignoire…

 

J'ignorais ce qui se passait avant, et ce qui se passait après qu'elle se soit glissée dans son bain, mais ce que je savais, c'est qu'au matin, il n'y avait plus personne dans la baignoire.

 

C'est sans doute pour le savoir que je me suis décidé enfin à donner vie à cette image.

 

Jusqu'alors, il me manquait l'étincelle, le déclic narratif, permettant d'engager le mécanisme du récit. Celui-ci m’est apparu en 2011 (mais ne s'est concrétisé qu'en 2014-2015), quand un jour, comme Madame dans Traverser la Seine, en lisant dans une édition du Monde que le site d’Auschwitz-Birkenau pouvait, faute de moyens financiers, disparaître.

 

A partir de cet instant, Madame a repris vie en moi, le désir d'écriture est devenu de plus en plus pressant, et j'ai compris que je devais l'accompagner jusqu'à son ultime voyage. Traverser la Seine est le fruit de cet accompagnement.