Manipuler le top 20 des ventes Kindle, "inacceptable" pour Amazon

Nicolas Gary - 13.09.2013

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Exclusif : En début d'année, un nouvel outil promotionnel avait fait son apparition : MyKindex. Ce service proposait, contre rémunération, de profiter d'un afflux de ventes d'ebooks, via la plateforme Kindle, et d'entrer dans le top 20 des best-sellers Amazon. Si l'objectif n'était pas atteint, l'utilisateur était remboursé. S'il entrait dans le top, charge au livre de trouver son public, maintenant qu'il profitait de cet éclairage soudain.

 

 

 

 

MyKindex avait des qualités et des défauts : au titre d'outil promotionnel, il était plutôt bien pensé, et offrait une publicité relativement peu coûteuse pour les auteurs autoédités - tout en intéressant des éditeurs plus traditionnels. Mais voilà : il avait aussi des détracteurs. Pour eux, ce procédé n'était que de la manipulation de top 20, et qui donnait l'impression aux clients que le livre ‘propulsé' - le terme utilisé par MyKindex pour évoquer l'opération - était une réussite en termes de popularité. Alors que les ventes découlaient d'un principe marchand.

 

Consommateur trompé ? Évidemment, le manque de transparence et d'explications, pour justifier la présence du titre dans le classement du top 20, posait un sérieux problème. Sébastien Cerise, cofondateur du projet, interrogé par ActuaLitté, reconnaissait cette faiblesse, mais nuançait le propos : « Si nous introduisions un système d'affichage spécifique, cela tournerait comme pour les liens Adsense : la valeur de certains mots-clefs augmenterait, et au final, seuls les gros pourraient s'offrir ce type de présence. Il existe certainement des manières plus intelligentes, plus efficaces et plus éthiques de faire, et je serais ravi d'en discuter avec Amazon US. Amazon France n'a aucun pouvoir sur ces questions. »

 

Lors d'un premier article, en juillet dernier, ActuaLitté avait pu contacter Amazon, qui était restée très, très évasive quant à MyKindex. La firme assurait prendre  « très au sérieux toute tentative d'altération de ses résultats, et s'efforce de maintenir l'intégrité des informations communiquées ». Un email récemment envoyé à l'ensemble des auteurs et éditeurs qui ont eu recours au service démontre maintenant que la firme avait déjà son plan de riposte à l'esprit.

 

 

"Cette manipulation est inacceptable, car elle compromet fortement l'expérience de nos auteurs et de nos clients. Nous voulions attirer votre attention sur ce fait et vous demandons de retirer votre titre de MyKindex." Amazon

 

 

ActuaLitté s'est procuré une copie de l'un des emails. Le titre de l'ouvrage a été anonymisé, il ne s'intitule pas "***** ******".  

Bonjour,

Nous avons récemment été informés que vous avez répertorié votre titre "***** ******" sur le site Internet tiers MyKindex, qui utilise des méthodes illégitimes afin de gonfler artificiellement le nombre de ventes et de fausser le classement des livres KDP dans la boutique Kindle.

De manière générale, nous encourageons les efforts déployés par les auteurs KDP afin d'assurer la promotion de leurs ebooks dans le monde entier, cette manipulation est inacceptable, car elle compromet fortement l'expérience de nos auteurs et de nos clients.

Nous voulions attirer votre attention sur ce fait et vous demandons de retirer votre titre de MyKindex. À défaut de vous exécuter dans les 7 prochains jours, nous prendrons des mesures pour assurer la fiabilité des services que nous proposons à nos clients et à nos auteurs, ces mesures pouvant inclure le retrait de votre titre de la liste des meilleures ventes d'Amazon ou son retrait d'Amazon.

Nous vous remercions pour votre compréhension et votre coopération à cet égard.

 

Nous avons immédiatement consulté le site originel MyKindex, et découvert que tout avait été effacé : il ne reste plus de ce programme qu'une page proposant d'entrer un identifiant et un mot de passe. Sébastien Cerise n'était pas joignable par téléphone, pas plus que l'adresse XXX@mykindex.com, par laquelle nous avions précédemment pu entrer en contact avec les concepteurs du projet. 

 

 

 

 

Dans le cache de Google, on trouve que le blog MyKindex (également hors ligne) a diffusé son dernier message le 2 septembre, quelques jours avant que le message d'Amazon ne soit envoyé aux utilisateurs du service. Il s'intitule « 1 bonne raison de laisser un commentaire sur Amazon après chaque lecture » et évoque le Club des testeurs Amazon. Cette solution, accessible uniquement sur invitation de la part d'Amazon, remarque les commentateurs les plus pertinents et objectifs et leur propose de recevoir gratuitement des ouvrages (et bien d'autres produits), en contrepartie d'une critique sur l'objet reçu. Nous reviendrons plus en détail sur ce service d'Amazon.

 

Évidemment, MyKindex n'avait pas le droit - élément totalement contraire à la politique d'Amazon - d'inciter à laisser des commentaires. En revanche, inviter à se servir du procédé pour recevoir des ouvrages gratuitement pouvait induire dans l'esprit du lecteur un certain réflexe. Rappelons brièvement le fonctionnement de MyKindex.  

De fait, durant la propulsion, ce sont « plusieurs centaines de lecteurs », constituant le club, qui vont pouvoir acheter les livres proposés. « Ils nous signalent les ouvrages qu'ils souhaitent lire, les achètent sur Amazon, et quelques heures plus tard, quand les données sont mises à jour, les ebooks sont entrés dans le top 20. ».

 Cela génère « entre 70 et 100 ventes en moyenne ». Juste assez pour que le classement du top 20 Amazon soit modifié donc. Et, petite carotte pour les lecteurs, leur achat sur Amazon, après présentation d'un justificatif d'achat, leur est remboursé, avec un cadeau au bout : ils perçoivent 20 % du prix de vente du livre en prime.

 

Pour les membres du club, non seulement le livre était gratuit, mais surtout, ils étaient - humblement - rémunérés pour leur participation. 

 

Manque de transparence, regrets et hésitations

 

Une éditrice, sollicitée par ActuaLitté nous précise qu'elle avait eu recours « par curiosité et surtout parce que c'était un one-shot qui nous a été offert ». Le livre ‘propulsé' ne s'était pas particulièrement bien vendu, « peut-être à cause de la période, puisque nous avions lancé l'opération en été. Non, pas un franc succès de mon point de vue ».

 

 

 

 

Un autre explique que le service aurait pu l'intéresser « sur le long terme, pour obtenir un peu de visibilité, et faire découvrir mes titres ». Pour lui, la disparition de MyKindex est regrettable, même s'il reconnaît que l'outil manquait de transparence. « On pouvait signaler que le livre était spécialement promu, mais le fait d'avoir le choix implique que certains n'ont pas joué le jeu de la sincérité. Mentir aux lecteurs, ce n'est pas une solution viable. »

 

En revanche, un auteur déplore la fin de cet outil, sans nous en dire bien plus. Dans tous les cas, il nous a semblé que certains titres qui avaient profité de MyKindex sont aujourd'hui encore dans le fameux Top 20...

 

La chose intéressante est que, selon nos informations, MyKindex avait à l'esprit de diversifier son modèle, en s'intéressant aux ouvrages papier. Et, selon certaines sources, des éditeurs parisiens avaient pris rendez-vous pour comprendre le fonctionnement de l'outil promotionnel et, éventuellement, y recourir. Le cofondateur qui réside en Espagne, aurait annulé ces rendez-vous, suite au message d'Amazon.

 

Pour mémoire, Amazon n'est pas non plus tout blanc dans cette histoire. Certes, MyKindex utilisait une sorte de faille dans le Top 20, mais dans la lettre d'information de Kindle Direct Publishing (le service d'autoédition d'Amazon), il était expressément fait mention d'une auteure, Sylvie Chaussée-Hostein, ayant utilisé le service MyKindex.  

Le plus difficile restait cependant à venir : le marketing. Le savoir-faire (en l'occurrence, le « savoir-écrire »), c'est bien, Mais sans le faire-savoir, ce n'est rien ! Or, comme la plupart des auteurs, je ne sais pas me vendre et je déteste cela (même écrire cette rubrique est une petite torture…). Des amis dévoués, l'entraide et l'échange de conseils entre auteurs autoédités, puis un appréciable coup de pouce de MyKindex, m'ont aidé à me faire connaître.

Nuit Blanche a atteint la 3e position au classement général des ebooks sur Amazon, et la 2e dans la catégorie « Policier et suspense ». Même si son score fluctue depuis, cette performance reste un immense bonheur. La vingtaine de commentaires, très élogieux, aussi (non, ils n'émanent pas tous d'amis !). Et les seules critiques portent sur le fait que… c'est trop court ! Je trouve cela extrêmement flatteur. 

 

Difficile d'assurer la promotion d'un outil, et de se retourner vivement contre lui. Le grand écart nécessite une vraie souplesse. Les créateurs de MyKindex auront eu soin de supprimer toutes les traces possibles de leur existence : le compte Facebook, le fil Twitter, tout a été soigneusement nettoyé. La pression qu'Amazon a pu exercer laisse alors songeur. Nous attendons à ce titre une réaction de la société américaine, que nous avons pressée de nous répondre.