Mantano Reader devient Bookari : entretien avec son fondateur

Antoine Oury - 19.02.2016

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Les spécialistes français du livre numérique ne sont pas les entrepreneurs les mieux lotis : en raison d'un marché encore naissant, les dizaines de sociétés impliquées dans ce secteur sont souvent peu connues. Mantano est de ceux-là : son Mantano Reader, application de livres numériques, reste peu connu sous nos latitudes alors qu'il fait référence ailleurs. En relançant la solution de Mantano sous le nom Bookari, le fondateur de la société, Jean-Marie Geffroy, entend bien étendre sa popularité.

 

Captures d'écran de l'application Mantano Reader, bientôt renommée Bookari

 

 

Chercheur à l'École Polytechnique puis à l'INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique), Jean-Marie Geffroy démissionne en 1999 pour ouvrir un cabinet de conseils auprès des start-ups ou de venture capital, en pleine explosion de la Bulle Internet : « À l'époque, c'était la grosse crise, les investisseurs voulaient des bénéfices, et j'ai fait un peu le pompier, en analysant des sociétés », se souvient le président de Mantano pour ActuaLitté.

 

Son premier contact avec la lecture numérique remonte à 2007, lorsqu'un client sollicite son aide sur un projet de publication sur lecteur ebook pour le journal Les Échos : « Il m'a demandé si j'étais capable de prendre en main ce développement. Pendant une semaine, je me suis pris au jeu avec des copains, on lui a fait un moteur de rendu pour XML/CSS, afin de générer un format spécifique à la liseuse. J'ai trouvé que c'était un secteur sympa, avec beaucoup de défis. J'ai toujours été dans l'optimisation des performances, les analyses et les transformations de programmes... En l'occurrence, pour les lecteurs, il s'agissait d'optimiser la vitesse du rendu et de l'affichage » explique Jean-Marie Geffroy. « Sur ce sujet, on est plutôt imbattables », ajoute-t-il, sans orgueil mal placé : la plupart des spécialistes arrivent à la même conclusion.

 

Geffroy se paye quelques kits de développeurs, et travaille à son propre moteur de lecture. En 2008, il se rapproche de la société taïwanaise Netronix, qui fabrique alors 400.000 lecteurs ebook par trimestre pour PocketBook, Bookeen et bientôt pour Kobo. « Notre moteur atomisait littéralement le leur, et ils doutaient même que je puisse l'avoir fait », s'amuse aujourd'hui le président de Mantano. Embauché comme consultant, il forme des ingénieurs locaux, qui incluent certaines parties de son code dans les drivers des machines.

 

En 2010, satisfait de la collaboration, Netronix « m'a demandé de proposer un business plan pour une joint-venture. Je leur présente quelque chose que j'avais brodé, et quand je leur ai demandé un budget de 800.000 € pour la première année, ils ont souri... » La toute jeune société Mantano se retrouve alors à travailler sur un outil de travail epaper, « semblable à un tapis de souris, flexible et avec un stylet, une sorte de feuille intelligente. »

 

Malheureusement, et c'est encore le cas aujourd'hui, l'aspect matériel, et notamment le côté flexible, mettent un coup d'arrêt au développement. Jean-Marie Geffroy rachète la totalité des parts de Mantano, qui sort peu de temps après son premier moteur de lecture.

 

Vidéo de Mantano Reader, époque 2012

 

 

« À l'époque, il n'y avait qu'Aldiko, qui n'avait pas de très bonnes perfs, et nous avons rencontré un certain succès. Nous avons alors commencé à faire de la marque blanche et des prestations de services. On a fait des projets pour de très grosses boîtes, dont un gros éditeur français, mais notre implication restait totalement secrète », explique Jean-Marie Geffroy. Effectivement, impossible, même aujourd'hui, d'en savoir plus.

 

« Nous ne sommes pas connus car nous travaillons beaucoup en sous-main »

 

En se consacrant aux marques blanches, les équipes de Mantano perfectionnent leur savoir-faire, avec un revers de la médaille : « 80 % des projets white label capotent, parce qu'ils incluent souvent plusieurs acteurs dans un même développement. » Néanmoins, Mantano tire son épingle du jeu en conservant la propriété sur les technologies et composants qu'il développe, ainsi que le droit de les exploiter de son côté. C'est ainsi que naît Mantano Reader.

 

« Nous avons eu n versions de Mantano Reader, et nous voulons aujourd'hui proposer une expérience utilisateur plus unifiée et homogène, sous le nom Bookari », explique Jean-Marie Geffroy. Au fil des années, Mantano a accumulé 7,5 millions de téléchargements : certes, le nombre d'utilisateurs est forcément inférieur, mais c'est déjà impressionnant. Le logo de Mantano Reader a déjà changé, et son nom laissera bientôt sa place au nouveau, Bookari. La plateforme est ouverte — et permet donc d'ajouter des titres achetés chez différents libraires — et propose de nombreuses fonctionnalités, dont l'annotation et le stockage dans le cloud.

 

L'apparition de Bookari verra également celle d'une offre de stockage gratuite dans le cloud : « La bibliothèque dans l'appareil devient volatile, il est désormais possible de supprimer des bouquins tout en sachant qu'ils sont sauvegardés, et cela devient indispensable pour une appli de lecture. La taille de certaines bibliothèques est hallucinante, c'est fou le volume de livres que les gens stockent », remarque le président de Mantano. Bookari utilise son propre système cloud, et non celui d'un tiers comme Google ou Dropbox, « trop dangereux en cas de succès ». C'est dire la motivation de la jeune entreprise, qui n'est plus vraiment une start-up. Le cloud Mantano pourra aussi être proposé par des libraires tiers à leurs propres clients, moyennant finances. Pour les utilisateurs, il sera également possible d'acheter de l'espace supplémentaire.

 

À ce titre, l'application Bookari fonctionne selon un modèle freemium : l'expérience de base est gratuite, mais la suppression des publicités et quelques autres fonctionnalités sont réservées à la version payante. « L'idée, c'est quand même d'être financé dès le début : entre 1999 et 2007, de nombreuses start-ups que j'ai accompagnées n'avaient basé leur système que sur du gratuit... »

 

LCP, EDRLab : l'effervescence du livre numérique

 

Mantano est présent tout autour du monde, Suisse, Israël, Amérique du Sud, et Europe, évidemment, avec une adhésion à Readium et à l'EDRLab, ouvert l'année dernière à Paris. Une des contributions de taille de Mantano au développement de l'EPUB s'est fait à travers l'implémentation et le développement du système de gestion de la licence de LCP, le DRM « user friendly » et ergonomique de l'IDPF, la fondation qui a créé le format EPUB. « Un jour, en revenant de Francfort, on a voulu l'implémenter, on l'a fait en interne et on l'a donné à la Fondation Readium, en open source total, dès le premier jour », explique Jean-Marie Geffroy. 

 

Les collaborations possibles avec d'autres membres de l'IDPF pourront d'ailleurs permettre, « pourquoi pas », de développer des synergies pour étendre les types de lectures au sein de l'application, notamment la bande dessinée.

 

Actuellement, les équipes de Mantano finalisent les ajustements nécessaires à la mise en place d'EPUB 3.1. « En règle générale, les éditeurs adoptent très vite les nouvelles versions d'EPUB. Ils sont plus en attente des implémenteurs d'appli, parce qu'il n'y a pas forcément beaucoup d'appli qui prennent en charge EPUB 3, en fait. Pas mal d'éditeurs, de livres interactifs j'entends, pas de romans, sont un peu frustrés parce qu'ils sont passés à EPUB 3 et peu d'applis le gèrent. Ils testent dans iBooks, ça fonctionne, et dans les applis tierces, ça ne fonctionne pas toujours. Nous sommes parmi les plus avancés, et nous travaillons à le rester », termine Jean-Marie Geffroy.