Musique et ebooks : le dilemme de Salomon pour Apple et Amazon

Nicolas Gary - 14.06.2013

Lecture numérique - Législation - industries culturelles - Amazon - Apple


Dans le cadre du témoignage apporté durant le procès Apple par Eddy Cue, vice-président senior des logiciels et des services internet, une information particulièrement intéressante a été lâchée. Il a maintenu et soutenu mordicus qu'Apple n'a jamais augmenté de son chef le prix des ebooks : ce sont les éditeurs qui ont réévalué leurs prix de vente

 

 


 

 

Dans le cadre de ce procès, le ministère de la Justice estime qu'il y a eu une entente entre Apple et les éditeurs, lesquels se seraient entendus pour fixer un prix élevé sur les livres numériques. Et Apple est accusé d'être l'instigateur de cette histoire, et d'avoir fait pression sur les éditeurs, pour qu'ils imposent le contrat passé avec Apple, à tous les autres revendeurs. 

 

Petits crimes entre amis, ou la preuve de l'innocence

 

Des prix gonflés, artificiellement, mais surtout une entente qui défraye la chronique. Et qui contrariait grandement Amazon, puisque les éditeurs ont effectivement, avec ou sans pression de la part d'Apple, imposé le contrat d'agence, et revu à la hausse le prix de vente de leurs livres numériques. D'aucuns ont d'ailleurs pris conscience qu'Amazon était clairement à l'origine de la plainte pour violation des lois antitrust, sans jamais apparaître officiellement.

 

Voilà donc qu'Eddy, interrogé au tribunal de New York, explique une projection qui a été envisagée, pour rapprocher Apple et Amazon. On y examinait une configuration dans laquelle Amazon contrôlerait le marché du livre numérique, et Apple se consacrerait à la musique. En février 2009, il explique à Steve Jobs comment le projet pourrait se mettre en place, et comment les deux sociétés se partageraient les deux secteurs culturels. 

 

Cue évoque ouvertement une solution par laquelle « iTunes devient un revendeur d'ebooks exclusif pour Amazon et Amazon deviendrait un revendeur d'audio et vidéo exclusif pour Apple ». Un projet, certes un peu gros : « Je ne les vois pas accepter cette offre, mais s'ils mettent autant d'ardeur dans les livres et veulent être maîtres de ce secteur, alors ils pourraient l'envisager. Pour le moment, il nous serait très facile de les challenger et je pense que l'on peut perturbe Amazon, en ouvrant notre propre ebookstore. Les éditeurs feraient presque n'importe quoi pour nous voir arriver dans le marché de l'ebook. »

 

 

 

 

Une solution pratique pour empêcher Amazon d'entrer dans le marché de la musique dématérialisée, qu'Apple avait bien en main, depuis le lancement de ses premiers iPods. Un accord qui, bien entendu, aurait été complètement illégal et anticoncurrentiel, mais ce témoignage est particulièrement important, parce qu'il démontrer qu'Apple, du moins à cette époque, n'avait ni peur de la concurrence avec Amazon sur le livre numérique, de même qu'il n'avait pas spécialement envie de s'acharner contre la firme.

 

En facturant musique et vidéo à Amazon, qui leur facturerait la vente d'ebooks, c'est un accord de bonne intelligence. Mais quand on l'interroge pour savoir pourquoi cela ne s'est pas fait, Cue botte en touche et assure ne pas savoir. (via CNet)

 

Steve Jobs, réticent devant le marché de l'ebook

 

Une autre chose doit être soulignée : Steve Jobs n'était pas particulièrement intéressé par le marché du livre numérique. « Steve n'a jamais perçu le Mac ni l'iPhone comme des dispositifs de lecture idéaux. Dans le cas du téléphone, l'écran est plus petit, et pour les Mac, vous auriez eu le clavier, et l'appareil n'aurait pas donné l'impression d'un livre », assure Cue. C'est ainsi qu'avec l'iPad, la donne a complètement changé. 

 

 

Steve n'a jamais perçu le Mac ni l'iPhone

comme des dispositifs de lecture idéaux.

 

 

Des mois avant que la tablette ne soit présentée au public, Cue l'avait en main, et a très rapidement compris le potentiel fantastique que représentait cet appareil. À l'automne 2009, il revient à la charge et tente de persuader Jobs que leur appareil était la machine parfaite pour se lancer sur le secteur. « Donc, je suis allé voir Steve, et je lui expliqué pourquoi je pensais que ce serait un excellent appareil pour les ebooks... et après quelques discussions, il est revenu et m'a dit : ‘Tu sais, je pense que tu as raison. Je pense que c'est très bien.' Et voilà qu'il a commencé à apporter des idées personnelles sur ce qu'il voulait faire avec et comment ce serait encore mieux de disposer d'une application de lecture et de vente. »

 

En novembre 2009, l'affaire est entendue, et alors que l'état de santé de Jobs s'aggravait, Cue tente d'aller le plus vite possible pour conclure les accords avec les éditeurs. « Les gens allaient l'aimer, nos clients allaient se lâcher sur l'iPad et l'iBookstore, et je voulais être en mesure de faire cela dans les temps, parce que ça devenait important pour lui. » 

 

Plus tard, bien plus tard, en janvier 2011, Cue a une nouvelle idée, et écrit aux équipes de direction d'Apple, pour qu'ils considèrent l'idée d'une tablette de 7 pouces. Lui-même avait essayé un appareil avec ces dimensions, et que ce soit lecture de livres, Facebook, ou vidéos et emails, il a été convaincu. Seule la navigation Web était encore un peu défaillante. Mais voilà qu'en octobre 2012, surgit sur le marché l'iPad Mini... (via All Things Digital