Ne plus déposer de livres à la BNF, en attendant que ReLIRE s'arrête ?

La rédaction - 17.10.2013

Lecture numérique - Législation - registre ReLIRE - numérisation des oeuvres - Charles Mérigot


Dans le cadre du Salon L'Autre Livre, l'éditeur Charles Mérigot (éditions La Ramonda), vient de nous faire parvenir un texte évoquant le projet de numérisation des oeuvres indisponibles, le fameux registre ReLIRE. « Les textes appartiennent-ils encore à leur auteur ? Le Ministère veut-il tuer l'édition indépendante et les petits éditeurs ? Voilà les sujets de débat qui viendront sur la table lors de la prochaine édition du Salon L'Autre Livre, qui se tiendra du 16 au 17 novembre prochain à L'Espace des Blancs Manteaux à Paris », expliquent les organisateurs. Nous reproduisons ici, en intégralité, le texte de M. Mérigot. 

 

 


Le registre devait se concentrer uniquement sur les oeuvres du XXe siècle... uniquement

 

 

Depuis le 1er mars 2012, une loi permet de numériser les livres déposés avant 2001 à la BNF pour le dépôt légal. Un « Comité scientifique », proclamé « représentatif » décide que tel livre est « indisponible ». On ne sait pas bien ce que veut dire ce terme. Disons qu'il s'agira des livres mis comme « indisponible » dans telle ou telle base de données. Alors le livre sera numérisé. 

 

Des complexités connues et subies

 

Si quelqu'un (l'auteur ou l'éditeur) veut s'y opposer, il le pourra mais en utilisant des moyens assez compliqués où il devra apporter la preuve que ce qui était à lui jusque-là, est bien à lui. Il semblerait que hors du prétendu « livre numérique » (qui n'est en réalité pas un livre mais un ensemble de pages de site Internet), point de salut. Il y a urgence. Les foules de lecteurs se pressent devant les palais de la République, en hurlant : « On veut des livres numériques » et on veut « ces livres-là », justement ceux qui ont eu un tout petit tirage, ceux que personne ne connaît !

 

Ce qui est urgent, c'est de mettre en ligne le livre, passé inaperçu il y a peu, et que le « petit éditeur » n'aura pas su ou pas pu promouvoir suffisamment. (On le sait tous les « petits éditeurs » sont des méchants qui ont choisi ce métier non pas pour faire connaître les textes et leurs auteurs mais justement pour les empêcher d'être connus ! Et ils tirent de leur commerce des revenus inférieurs au RSA, uniquement pour ça : pour empêcher le lecteur de lire) ! 

 

Étrangement tout cela se fait sans qu'en apparence les « médias », les syndicats, les hommes politiques, n'en discutent, n'expriment des opinions contraires. Tous seraient d'accord, hors de la numérisation, point de salut. (Voir pourtant les nombreux cris d'alarme que l'on peut découvrir un peu partout sur Internet).

 

L'unanimité est la même qu'autrefois au sujet des haies entre les champs : il faut détruire toutes les haies, pour moderniser l'agriculture, et la Bretagne doit, si elle veut survivre, ressembler à la Beauce. Tout le monde intelligent est d'accord et les experts surtout, à moins que ce ne soient les groupes de pression. On sait ce que donnent ces unanimités-là et moi je m'en méfie.

 

Leçons d'exploitation : homo homini lupus

 

Cette idéologie consistant à dire : vous exploitez mal votre bien, nous allons le récupérer, vous montrer comment faire, l'exploiter à votre place, pour « le plus grand bien de tous », (bien sûr !), est celle qui a sévi pour justifier la colonisation et ses abus. C'était évidemment pour « le bien de tous » que l'on expliquait aux Camerounais comment cultiver l'hévéa. (Voir Gide et Albert Londres, numérisés ou pas). Et c'est évidemment « pour le bien de tous » que l'on explique aux « petits éditeurs » et aux  auteurs comment exploiter leurs livres… en les exploitant à leur place. On ne se défait pas si facilement de bonnes vieilles habitudes consistant à expliquer aux autres ce qu'ils doivent faire « pour le bien de tous ».

 

Mais il y a un autre aspect des choses qui passe tout aussi inaperçu. Sauf des juristes, et je cite : « La loi du 1er mars 2012 amène un changement de raisonnement et de paradigme en matière de propriété intellectuelle. Jusqu'à présent, et ce depuis 1957, le droit moral comportait pour l'auteur la possibilité de divulguer ou de ne pas divulguer son œuvre. La loi sur la numérisation des livres indisponibles part du principe inverse … Un livre a [maintenant] vocation à devenir un bien public, et non plus la pensée privée d'un auteur que celui-ci accepte ou non de diffuser » (Valéry Montourcy, dans un article paru sur le site ActuaLitté (09/13).

 

Auteurs, vos écrits ne sont plus à vous. Big Brother en est désormais propriétaire ! 

 

Enfin, un troisième point : on a compris l'argument selon lequel cette loi aura pour effet de « mettre à l'abri » des œuvres de l'avidité de trois grosses compagnies américaines en les numérisant avant qu'elles ne le fassent.  Bel acte de confiance !

 

Mais surtout, à mon avis, conception bien dépassée du texte, du livre et du lectorat.

 

Appeler à un boycott de la BnF ?

 

En numérisant, à grands frais, des textes (pour la plupart de ceux édités entre 1990 et 2001, déjà numérisés par les éditeurs, faut-il le rappeler ?) pour les rendre accessibles à des systèmes informatiques (les liseuses actuelles) dont rien ne dit, bien au contraire, qu'elles constitueront les « appareils de lecture » du futur, on prend le risque, en voulant  être « moderne à tout prix », de passer pour « ringard  bien cher » dans très peu de temps.

 

Car le « texte numérique » semblable au « texte papier » n'a sans doute pas un grand avenir devant lui. Ce que l'on veut faire  - le plus vite possible - c'est un site internet, en noir et blanc, sans image, sans sons, sans liens, rebaptisé « livre numérique ». Etrange « modernité » ! (mais nous sommes la patrie du Minitel !). Et le public le comprend qui est bien loin de se ruer sur ces « vieux livres numériques » qui n'apportent rien de plus qu'un texte papier. (On nous dit 1 à 2 % des achats, dont la moitié par les pouvoirs publics).

 

Mais peut-être, si l'on ne peut échapper à ReLIRE, si l'on ne peut discuter, en arrêtant tout de suite cette usine à gaz inutile et dispendieuse, la seule solution sera-t-elle alors, en un mouvement de grève, de ne plus déposer nos livres à la BNF, en attendant que chacun revienne avec les pieds sur terre ? 

 

Et peut-être faudra-t-il que nous inventions un autre système de vente, de distribution, de diffusion, sans passer par la Bibliothèque nationale de France, pourtant une institution honorable, mais qui semble aujourd'hui trop soumise aux groupes de pressions qu'autrefois on appelait « factions ». 

 

Il nous faut sans doute résister à l'emprise de ces grandes compagnies qui avant de s'emparer des livres, se sont déjà emparé des esprits, grâce à leurs « lobbies » si efficaces.

 

Charles Mérigot

(éditions La Ramonda)