Nolim de Carrefour et Kindle d'Amazon : la guerre des revendeurs

Nicolas Gary - 14.10.2013

Lecture numérique - Acteurs numériques - Carrefour - lecteur ebook - Kindle d'Amazon


L'information ressemblait à une annonce comme il s'en communique des tonnes : un monstre de la grande distribution français avance sur le terrain de la lecture numérique. En l'espace de trois jours, une soixantaine d'articles fleurit sur la toile et certains y voient immédiatement un concurrent direct pour Amazon, voire, chez les plus audacieux, pour la Fnac. Or, si l'ancien agitateur public n'a pas réagi à cette annonce, chez Amazon, le Kindle a immédiatement pris une sérieuse décote. 

 

 

 

 

Les deux déclinaisons du NolimBook, le petit nom d'amour des lecteurs ebook brandés Carrefour sont opérés par la société française, Bookeen. Rappelons que Carrefour annonce la vente de 11 millions de livres papier chaque année, et que sur le domaine, son expérience numérique se limitait à un ebookstore que la société Numilog, alors propriété de Hachette, lui avait réalisé. Dans les espaces librairies de Carrefour, on compte sur 13.000 références, qui seront donc complétées par les 100.000 titres de l'offre légale et numérique française. Jusque-là, difficile de saisir un lien entre la baisse de prix chez Amazon et l'apparition des Nolim. 

 

Pourtant, chez les professionnels, la nouvelle fait mouche : 

 

 

 

Produits pas chers, impératif commercial

 

Le Kindle qui a été remisé est le modèle d'entrée de gamme : pas d'écran tactile, une ergonomie qui donne envie de flageller son concepteur avec des bouquets d'orties, mais une qualité de service Amazon classique, et très appréciable. En face, le premier prix de Nolim est un écran tactile proposé à 69,90 €, ce qui en fait l'appareil le... deuxième appareil le plus attractif financièrement sur le marché. Rappelons que le Kobo premier prix est encore à 99,90 - il s'agit du modèle Touch, avec écran tactile. Nota bene : le NolimBook de luxe, si l'on peut dire, est vendu à 99,90 €... 

 

Que Carrefour vise un appareil à un prix agressif, et particulièrement accessible est évidemment compréhensible. La grande distribution doit oeuvrer pour le pouvoir d'achat des Français. D'autant que, bien conseillée, la chaîne a décidé de lancer ce 14 octobre les deux lecteurs ebook, accompagnés des applications nécessaires pour synchroniser ses lectures, et profiter d'un environnement numérique complet. 

 

« Il ne s'agit en aucun cas de remplacer la vente physique de livres dans nos magasins. Nous croyons fortement que l'offre numérique de livres est complémentaire, et non concurrente, de la vente en magasins et que l'une viendra enrichir l'autre et non la cannibaliser », avait assuré Emmanuel Rochedix, directeur culture de Carrefour. Surtout que l'on retrouvera les Nolim dans les espaces librairies des magasins, et c'est là qu'Amazon peut avoir quelques sueurs froides. 

 

Vente Online, contre vente en boutiques

 

La stratégie de l'Américain, quels que soient les territoires, a toujours été de proposer son Kindle dans une forme de dépôt-vente. Mais ses partenaires états-uniens en reviennent : en septembre 2012, Wal-Mart décidait de supprimer les lecteurs ebook de ses rayons. Amazon, vu comme un concurrent aux moeurs discutables, même sur les terres de l'ultra-libéralisme, ne pouvait reste comme fournisseur.

 

Outre-Manche, le libraire Waterstones avait décidé de vendre le Kindle, pour répondre à la demande des clients, et récemment encore, le patron de la chaîne ne démentait pas l'intérêt de cet accord. Selon James Daunt, le client est satisfait, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Loin d'avoir introduit le loup dans la bergerie, il estime que seule une minorité de clients passera réellement au tout numérique. 

 

En France, Amazon a tenté de pénétrer le marché, et l'on se souvient que parmi les enseignes approchées, le Furet du Nord avait gentiment renvoyé sur les roses les commerciaux de la firme. Proposer les appareils d'un concurrent, il fallait s'appeler Virgin pour oser - et si cette stratégie n'a pas conduit à la faillite de la société, immanquablement, elle n'était pas judicieuse.  Sous couvert de conditions tarifaires prétendument attractives, « on a clairement merdé », nous confiait-on chez Virgin, fin 2012, avant l'annonce de la catastrophe.

 

 

 

 

Darty avait cependant sauté le pas, et dans l'idée de renforcer son offre de lecteurs ebook, proposait depuis octobre 2012 le Kindle bas de gamme dans ses magasins. Décision d'autant plus difficile à suivre que l'on ne peut pas acheter d'ebooks compatibles Kindle ailleurs que chez Amazon. Darty disposait depuis 2010 d'un ebookstore, certes, mais ce dernier ne serait d'aucune utilité avec un lecteur ebook Amazon. L'avantage, en revanche, était de profiter des 228 magasins Darty et d'une surface d'exposition considérable. 

 

Le petit poucet et le grand méchant loup ?

 

Quant à Carrefour, la société affiche pour son chiffre d'affaires 2012 86 milliards € de chiffre d'affaires, a largement de quoi inquiéter Amazon. D'autant qu'en fusionnant en 1999 avec le groupe Promodès, Carrefour était devenu le deuxième acteur mondial dans la grande distribution, juste après... Wal-Mart, tiens donc. Avec 15.430 magasins et quelque 495.000 employés, si l'on ne compte pas une librairie dans chacun, on comprend que la surface d'exposition dont pourrait bénéficer le Nolim donne quelques boutons à Amazon. 

 

On compte en effet 215 hypermarchés Carrefour disposant d'une librairie, avec en moyenne 200 m² de superficie en moyenne - le Nolim disposera d'une surface entre 10 et 20 m². Si ces espaces ne bénéficient pas non plus de l'approche très spécifique des espaces librairies Leclerc, ce sont autant de vitrines supplémentaires pour le marchand. Surtout que l'on retrouvera les Nolim dans 230 magasins en tout - les 215 hypermarchés et 15 supermarchés. Et bien évidemment, sur Carrefour.fr. D'ici à ce que, pour les périodes de vacances, on retrouve les Nolim dans des opérations spéciales, proposés dans d'autres enseignes du groupe, il n'y aurait qu'un pas. 

 

Alors finalement, cette remise de 20 € pour le Kindle premier prix, c'est un peu le geste deséspéré du concurrent qui s'étrangle : non seulement le Kindle à 59 € d'Amazon n'a rien de concurrentiel avec le Nolim premier prix de Carrefour, mais surtout, cette remise ressemble bien à un geste dérisoire, pour garder la main sur les tarifs - et rester l'acteur avec l'offre la plus accessible financièrement. Pour 10 € de différence, il faudrait aimer marcher sur la tête et céder à l'appel d'un Kindle médiocre, face à un appareil supportant l'EPUB, avec un écran tactile.

 

Mais encore faudra-t-il tester ces machines avant de sanctionner le Kindle. Disons simplement que la qualité des appareils produits par Bookeen ne s'st jamais démentie, et qu'à ce titre, Carrefour ne pouvait pas vraiment trouver meilleur partenaire.