Nouvelle méthode anti-piratage : produire des ebooks de qualité médiocre ?

Nicolas Gary - 12.07.2016

Lecture numérique - Usages - Amin Maalouf ebook - ebook illisible - remboursement ebook


La Fontaine ne l’aurait pas dit autrement : un achat déplaisant est une chose déplaisante. Sollicité par une lectrice, ActuaLitté avait constaté que la version ebook du Rocher de Tanios d’Amin Maalouf (prix Goncourt 1993) était vendue dans un triste état. Excédée de n’avoir pas eu de réponses à ses demandes de remboursement, la lectrice décidait de porter l’affaire sur la place web publique.

 

 

 

Il est vrai que le fichier numérique n’était pas franchement des plus séduisants : des erreurs de codage avaient transformé des guillemets ouverts en signe < – lequel était parfois affiché sous la forme de son code HTML, « < », pas vraiment sexy. 

 

Ce qui était plus délicat, c’est que la lectrice avait réalisé son achat début mai 2016, mais des internautes avaient déjà signalé les défauts en... août 2012. « Des centaines d’erreurs de “scanage”, les ponctuations qui vont dans tous les sens, plus de la moitié des guillemets qui deviennent autre chose. Même le nom de Tanios est parfois orthographié Tanbs quand leur logiciel de reconnaissance de caractère a envie de fusionner le i et le o », pouvait-on lire.

 

Une vieille numérisation de fichier

 

Olivier Nora, PDG de la maison Grasset, qui édite le livre, nous avait garanti des réponses prochaines sur la qualité douteuse de cet ebook. En relation avec les équipes techniques du groupe Hachette Livre, il entendait déterminer « l’historique de ces malfaçons ». Il aura fallu moins d’une semaine pour que le jour se fasse sur cette affaire.

 

Les services techniques du groupe Hachette, nous explique Olivier Nora, précisent ainsi que « cet EPUB a été produit il y a fort longtemps à partir d’un scan du livre papier, ce qui explique – sans les excuser – les anomalies de reconnaissance de caractères, notamment sur les guillemets ». 

 

Toutefois, elles indiquent que notre article contenait « un certain nombre d’erreurs » – notamment sur les précisions qu'avait apportées un expert à ActuaLitté. Ces dernières « concernant le code HTML ne résistent pas à l’analyse ». 

 

Nous avons donc repris contact avec cet expert, pour lui demander des comptes. « L’argument massue des éditeurs c’est de clamer que le livre est lisible, et que le code, ma foi... c’est accessoire. Bien entendu, on peut utiliser une roue carrée, ça roule aussi, mais moins bien qu’une ronde ». 

 

Il y a l'art et la matière...

 

Mais soyons précis : nous avions constaté que la table des matières était en dur. Les équipes techniques de Hachette assurent au contraire qu’elle était bien codée et dynamique. Mea culpa de l’expert : « En fait ce livre a deux tables des matières : l’une correctement générée, et une autre fixe, dans un fichier à part, et qui ne sert strictement à rien. C’est certain, ça ne nuit pas à la lecture, mais ça fait travail d’amateur. »

 

Et d’ajouter : « Le problème réside notamment dans le fait que le fichier n’est pas généré correctement, car il ne contient pas de balise H [pour Header, qui sert à hiérarchiser les contenus]. Le tout manque donc de logique HTML. »

 

De fait, notre expert piqué au vif a listé toute une série de petites choses déplaisantes pour l’œil averti 

 

  • Des tirets au lieu de cadratins ou semi-cadratins
  • Pas d’insécables après les cadratins
  • Apostrophe droite au lieu d’apostrophe arrondie
  • Pas d’espace fine ni d’insécable avant les signes de ponctuation (on n’est pas au Canada)
  • Trois points au lieu d’une ellipsis
  • Certaines ponctuations ont leur insécable, pas toutes
  • La TOC intégrée en capital, – « Ça c’est remarquable ! »

 

Et de conclure : « Effectivement, l’ensemble du livre est lisible, mais la qualité de ce travail – vraisemblablement une conversion automatique – ressemble plus à une offre Lidl qu’à de l’épicerie fine. »

 

« Nous allons évidemment lancer la production d’une nouvelle version après correction des anomalies que vous nous avez signalées, ce dont je vous sais gré », assure le PDG de Grasset. Et d'assurer que la lectrice sera dédommagée pour le préjudice. 

 

Ce que l’on peut signaler, nous précise un facétieux vendeur en ligne, « c’est un signe qui ne trompe pas : sur une quarantaine de fichiers pirates, pas un seul ne provient directement des éditions Grasset. C’est peut-être une nouvelle méthode antipiratage : produire des EPUBs de qualité médiocre ». 

 

 

Paradoxe et pas des moindres, la maison Grasset nous a fait parvenir deux photos (Kobo mini) et l'affichage semble ne pas poser de problème. On remarquera immédiatement que, en effet, tout va pour le mieux :