Numérique : l'écrit était déjà accusé de tuer l'esprit et la mémoire (Patrick Ghrenassia)

Clément Solym - 08.08.2013

Lecture numérique - Usages - Patrick Ghrenassia - dématérialisation - du livre à l'écran


Dans le cadre des différents entretiens que nous avons menés avec les acteurs du monde numérique, il a semblé important de faire intervenir la voix d'un philosophe pour apporter un peu de hauteur. Professeur agrégé de philosophie, a enseigné à Paris 1, aux IUFM de Dijon, Amiens et Versailles, et enseigne actuellement à l'ESPE de Paris, Université de Paris-Sorbonne.

Publie chez Hachette et Hatier, et blogue sur L'Etudiant. Spécialisé dans l'histoire de l'enseignement. Il intervient également dans l'histoire de la philosophie, mais aussi la morale et la politique. Avec lui, nous avons voulu évoquer la dématérialisation du support livre, tant par l'approche pédagogique, que dans ses répercussions plus concrètes sur la transmission.

 

 

 

Patrick Ghrenassia

 

 

Pour une civilisation, notamment occidentale, qui repose sur une culture du livre, que signifie la dématérialisation de ce qui est un objet avant tout de transmission ?

 

Je dois prévenir que je ne suis pas un spécialiste du numérique et des nouvelles technologies. Je suis un usager ordinaire, mais curieux et attentif à ces nouveautés profondes qui changent notre vie privée, sociale et professionnelle, et qui appellent immanquablement une interrogation philosophique. Ce statut d'usager ordinaire me permet, je crois, d'avoir le recul nécessaire, avec les risques d'ignorance technique auxquels cela expose.

 

Autre préalable : j'ai souvent observé qu'en la matière, on confond facilement constat de fait et jugement de valeur. Je dois préciser d'emblée que décrire la place grandissante des écrans n'implique pas qu'on l'approuve ou qu'on la glorifie. Les progrès du numérique sont un fait aux conséquences encore incalculables ; que ce soit un bien ou un mal, il est beaucoup plus difficile de le dire, et la prudence est de rigueur. Qui peut dire encore aujourd'hui si la découverte de l'énergie atomique est un bien ou un mal ? Comme la langue d'Ésope, le numérique est la meilleure et la pire des choses, selon l'usage qu'on en fait.

 

Le numérique menace-t-il notre civilisation du livre ?

 

Précisons que notre civilisation du livre n'est pas la seule, mais que les Chinois ou les Indiens ont aussi leurs grands livres fondateurs. On a coutume d'admettre que notre civilisation occidentale se fonde sur le ou les livres. Le livre, par excellence, ta biblia, c'est la Bible. Les livres, ce sont aussi ceux des Grecs et des Latins, de Homère à Saint Augustin, en passant par Eschyle, Platon, ou Horace. Nous sommes les héritiers des livres de Jérusalem et d'Athènes. Et cet héritage, dit humaniste, s'est fait par les livres, en particulier par leur transmission et leur redécouverte à la Renaissance. 

 

Rappelons aussi que c'est l'apparition de l'écriture qui marque le passage de la préhistoire à l'histoire, car elle permet la conservation de la mémoire. On connaît le célèbre mythe de Theuth, conté par Platon dans Phèdre. L'écriture est un remède aux défaillances de la mémoire qui doit rendre les Égyptiens plus savants, soutient le Dieu. À quoi le roi Thamous réplique : « Tu donnes à tes disciples la présomption qu'ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s'imagineront devenus très  savants. » L'écriture tue la mémoire vivante, la transmission écrite tue la culture orale, et produit de faux savants qui aliènent leur savoir à un support étranger.  C'est l'origine du logocentrisme occidental, critiqué par Derrida, logocentrisme qui préfère la parole vive à l'écrit mort. Car la parole est esprit, alors que l'écrit est matière. Et comment ne pas retrouver dans les mots du roi Thamous les critiques adressées aujourd'hui à Internet ?

 

On reproche à Internet exactement ce qu'on reprochait à l'invention de l'écriture : de faire perdre la mémoire vive en la stockant sur des disques durs, de singer les savoirs par des copier-coller, de rendre l'esprit paresseux et imposteur, et, au fond, de tuer la culture vivante par une sorte de barbarie aliénée à la machine. 

 

Le numérique est bien dans la continuité de l'écrit, marqués tous deux au sceau de la même infamie : tuer l'esprit et la mémoire. Alors qu'on accuse maintenant le numérique de tuer l'écrit...

Mais distinguons l'écriture et le livre.

 

Le numérique ne tue pas l'écriture.

 

On le voit bien, jamais autant d'écrits n'ont circulé sur Internet; tout le monde se met à écrire, sous forme de messages, de blogs, de sites, de tweet ou de page Facebook ; on n'a jamais vu les enfants écrire avec autant de plaisir, pianoter sur leurs écrans à longueur de jour et de nuit, au grand mécontentement des parents ; jamais l'écrit n'a été aussi banalisé, démocratisé, vulgarisé aux deux sens du terme.

 

Bien entendu, ce n'est plus l'écriture aristocratique et sacrée, celle des églises et des écoles. Internet accompagne et accélère ce mouvement historique de démocratisation annoncé par Tocqueville, pour ce qui concerne ici la culture et, singulièrement, l'écriture. L'école a réussi, tous sont alphabétisés, et elle a échoué, "son" écriture lui échappe, et chacun écrit comme il veut. Mais est-ce un échec que de voir son rejeton grandir et s'émanciper, et inventer de nouvelles écritures ? 

 

 

Writing

jjpacres, CC BY SA ND 2.0

 

 

Le numérique n'est pas la fin de l'écriture, mais son évolution à l'ère de la démocratie et de la mondialisation.  On y mêle l'alphabet et l'image, et des signes cabalistiques, inspirés des hiéroglyphes ou des idéogrammes, smileys ou figures diverses. C'est la naissance d'une écriture hybride et sauvage, éphémère et fluente, une création continuée à l'échelle de toute l'humanité, qu'aucune Académie ne pourra plus codifier.

 

Mac Luhan avait prophétisé que la civilisation de l'écrit ferait place à la civilisation de l'image. Il a eu tort. L'image n'a pas remplacé l'écrit, mais elle s'est ajoutée, dans un feu d'artifice de signifiants mêlés plus ou moins arbitraires, plus ou moins loufoques, qu'on appelle sagement le multimédia. 

 

La menace n'est pas dans la disparition de l'écrit, mais dans sa prolifération et sa surproduction. Comment trier, classer, hiérarchiser ? Comment faire référence dans ce chaos ? En étant référencé par les moteurs de recherche, et selon les deux grands critères démocratiques: l'argent et la fréquentation du grand nombre. Faute de mieux.

 

Le numérique est-il la fin du livre ?

 

La question est plus délicate. Chaque jour précise un peu plus, et un peu plus vite, la chute de l'empire du papier. La presse écrite en fait la première les frais, suivie de près par l'édition, y compris la forteresse de l'édition scolaire, où les droits d'auteurs sont en chute libre. Le livre papier ne se vend plus, les féroces aventuriers d'Internet dépouillent sans scrupules les nobles et vénérables maisons d'édition. Et le consommateur guette le meilleur rapport qualité-prix, bien souvent le moins cher aux dépens de la qualité. Le mouvement menace, je le crains, d'être encore plus rapide que prévu. Et le monde de l'édition papier semble pris au dépourvu, pour n'avoir pas su anticiper, ni techniquement, encore moins sur le plan financier et commercial.

 

Suite de l'entretien dans notre édition du 9 juillet