Oeuvres indisponibles : une mine d'or pour Amazon ?

Clément Solym - 21.09.2012

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La popularité des œuvres indisponibles va croissante. Et, alors que l'Europe a déposé un texte redéfinissant les œuvres orphelines (voir notre actualitté), la loi adoptée en France attend toujours son décret d'application. Mais un nouveau concurrent apparaît dans le paysage morcelé de ces œuvres laissées en désuétude : Amazon. Et il risque, à moyen terme, de donner bien du fil à retordre au Droit du Serf.

 

chien gros plan

gruik le film CC BY-NC 2.0

 

Contre la législation défendant le droit de numériser des œuvres indisponibles, s'était dressé le collectif du Droit du Serf, pour qui le projet, comme pour beaucoup d'autres, n'était ni plus ni moins qu'une violation du droit d'auteur. Juridiquement floue, cette loi pose en réalité de nombreux problèmes quant au respect du droit d'auteur et de la propriété intellectuelle. En cause, le principe de l'opt out, où l'auteur doit se manifester pour que son œuvre ne soit pas utilisée. Pourtant, la loi du droit d'auteur français exige une autorisation préalable, la numérisation se chargeant aussi de textes qui ne sont pas encore tombés dans le domaine public (70 ans après la mort de l'auteur). Outre un texte contradictoire et complexe, un favoritisme de certains éditeurs au détriment de petites sociétés et des auteurs avaient été critiqués.

 

Aujourd'hui, alors que la situation ne semble pas avoir beaucoup évolué du côté de la numérisation rue de Valois, le gain que semblent représenter les œuvres indisponibles appâte de façon évidente Amazon. En même temps que le livre numérique remodèle le secteur du livre, pourquoi ne pas s'emparer d'une nouvelle ressource potentielle, soit des millions de livres hors-circuit ? Voilà qui ferait certainement recette sur les readers.

 

« Un énorme potentiel inexploité »

 

Selon les chiffres rapportés par Market Watch, The Wall Street Journal, qui proviennent d'une enquête menée par des chercheurs de Carnegie Mellon, l'opportunité financière d'un tel marché reviendrait à plus de 400 millions de dollars. Attention malgré tout, car ces données proviennent d'une hypothèse réalisée d'après la vente effective de livres indisponibles déjà mis sur le marché et convertis en ebook. On se doute que ce sont les plus « attendus » qui ont connu ce sort en avant-première.

 

Néanmoins, il est évident que les œuvres indisponibles représentent une aubaine fort lucrative. Continuant l'étude, les chercheurs de Carnegie Mellon ont créé un algorithme pour prévoir les ventes futures des 2,7 millions de titres qui ne sont pas encore numérisés. D'après eux, même si les ventes ne connaîtront pas l'essor fulgurant des nouveautés et des auteurs à succès, les livres numérisés contrasteront quoi qu'il en soit avec le coût d'une édition traditionnelle qui avait alors été abandonnée.

 

De plus, « vous avez là un énorme potentiel inexploité », explique Rahul Telang, qui a coécrit l'étude avec Michael D. Smith et Zhang Yi. Selon l'étude, toujours à prendre avec des pincettes, les chercheurs prédisent des ventes théoriques de 740 millions de dollars la première année - avec environ 460 millions de dollars revenant aux éditeurs et aux auteurs. Cela représentation près de 3% du total de l'industrie de l'édition, avec 27,2 milliards de dollars de recettes en 2011, selon l'Association des Editeurs Américains.

 

Un statut juridique flou, ça aide à tirer profit

 

Comme en France, les œuvres dites indisponibles connaissent des flous juridiques outre-Atlantique. Car Amazon compte bien numériser des œuvres britanniques et américaines, dans un premier temps.

 

L'industrie du livre est toujours confrontée à la juridiction qui entoure les œuvres, même si celles-ci se retrouvent hors-circuit. Du fait de la propriété intellectuelle, des droits d'auteurs, mais aussi de ceux des éditeurs. Ainsi, dans certains cas, la propriété revient aux auteurs, dans d'autres cas, les nouveaux taux de redevances doivent être négociés, souvent avec les éditions d'origine, et dans d'autres cas encore, ce n'est tout simplement pas clair. « Chaque contrat est unique », annonce Mike Shatzkin, consultant éditorial.

 

Une brume idéale pour couvrir des abus, on en conviendra.

 

Une volonté éditoriale de plus en plus en forte

 

On l'aura compris, dans le cas des œuvres indisponibles, outre le fait de vouloir remettre humblement des auteurs ou des œuvres oubliées en avant, c'est essentiellement une source opportune dans laquelle puiser. Et l'idée semble avoir bien germé.

 

Bien qu'on se doute que la plupart des œuvres risquent d'être noyées sous un flot d'encre numérique, il existe toujours des cas exceptionnels qui sont là pour donner l'exemple d'une possible réussite, et donc d'un possible gain aussi pour l'auteur.

 

Ainsi, l'année dernière, Barbara Freethy a atteint le top des ventes d'ebooks du New York Times. Depuis, elle a vendu environ 2,7 millions d'exemplaires. «J'ai trouvé un lectorat tout nouveau », déclare-t-elle.  Barabara Freethy avait réussi à obtenir les droits auprès de ses anciens éditeurs afin de rééditer elle-même ses œuvres.

 

Et les maisons pointent également leur nez. HarperCollins, qui a déjà publié 23.000 de ses titres sous forme d'ebooks, annonce qu'il travaille dur pour rendre à nouveau disponibles d'anciens titres aujourd'hui hors circuit, malgré des démarches souvent laborieuses. « Nous faisons ça livre par livre, contrat par contrat », explique une porte-parole.

 

Encore le chaos ?

 

Rien n'est encore clairement défini, et tous les acteurs du monde du livre semblent vouloir tenter leur chance avec ce nouveau puits à pétrole. Quoi qu'il en soit, pour nos amis écrivains français qui souhaiteraient encore échapper à ce retournement de tiroir, n'oublions pas l'initiative, légale, de David Queffélec :

 

« Mais il est peut-être possible de créer une association d'intérêt public qui pourrait s'appeler indisponibles.fr, domaine étant à cet instant encore en vente, qui aurait pour seule fonction de verrouiller les textes indisponibles pour les remettre dans les mains de leurs auteurs. Pour cela, rien de très compliqué. Il ne s'agit pas d'éditer les textes aux petits oignons, ce qui est le travail des éditeurs, mais de les rendre disponibles, et dans ce cas un scan et un PDF suffisent », expliquait-il (voir notre actualitté).