Open Access : front de résistance dans le milieu universitaire

Nicolas Gary - 25.11.2015

Lecture numérique - Législation - Torrent partage - Reed Elsevier - internet censure


Trois sites contre un géant de la publication universitaire : le pot de net contre le pot de fer, farce une fois de plus répétée. D’un côté, Sci-Hub, BookFi et LibGen et de l’autre, Reed Elsevier, ou plutôt RELX. Le second reprochait aux sites de proposer des articles piratés : le tribunal de district de New York avait été sollicité pour une injonction préliminaire le mois dernier. Mais les opérateurs ne lâchent pas si facilement.

 

Copywrong

 

Gideon Burton, CC BY SA 2.0

 

 

Ces portails de partage d’articles scientifiques avaient été montés par des scientifiques mêmes. En l’état, remarquait Alexandra Elbakyan, créatrice de Sci-Hub, ces espaces servaient à contourner la main mise de l’éditeur sur les publications. C’est que le financement public des recherches, et le paiement nécessaire pour pouvoir publier dans un journal édité par RELX, fait grincer des dents. 

 

« [Les chercheurs] se sentent obligés de participer à ce système parce qu’Elsevier est propriétaire d’un certain nombre de journaux considérés comme influents. Si un chercheur veut être reconnu, et se faire un nom, il doit avoir des articles publiés dans ces journaux », poursuivait-elle

 

Suite à l’injonction, les opérateurs des sites avaient reçu l’ordre de supprimer l’accès qu’ils laissaient libre aux contenus de Reed Elsevier. Et les registrars [sociétés qui accordent les noms de domaine] avaient pour obligation de suspendre les noms de domaine – ce qu’ils ont fait, quelques jours plus tard. 

 

Les sites ont disparu, à la grande déception de leurs usagers, mais aucun des trois acteurs n’a l’intention de se conformer à l’ordonnance d’un tribunal, qui pis est américain. En réalité, ils ont simplement contourné le principe en s’établissant sur de nouveaux noms de domaines. Le juge américain peut donc s’en retourner à ses études.

 

Les déménagements peuvent ne pas être totalement actifs, partout dans le monde, mais pour Alexandra Elbakyan, qu’a sollicitée Torrent Freak, c’est une multiplication d’extensions de noms de domaines qu’elle prépare. « Pour une certaine raison, je pense qu’à l’avenir la justice prévaudra et que tous nos domaines seront débloqués », prophétise-t-elle.

 

Elle se réjouit surtout que l’ordonnance américaine ait attiré l’attention de chacun sur ce problème. Le milieu universitaire, confronté au principe de paywall que Reed a instauré se montre même solidaire. Et proteste : 

 

 

« D’une certaine manière, cette affaire a été utile : plus de gens acceptent maintenant que le droit d’auteur devrait être détruit et que l’édition universitaire a besoin d’une sérieuse réforme », assure l’opérateur de Sci-Hub, qui a migré vers une extension en .ONION.

 

« Auparavant, beaucoup de gens disaient : à quoi bon agir contre les lois sur le droit d’auteur, si elles peuvent être aussi facilement contournées ? Quel est l’intérêt d’un mouvement en faveur de l’Open Access, si n’importe qui peut télécharger gratuitement un article payant ? » 

 

Évidemment, Reed Elsevier a le copyright de son côté, mais la question reste de savoir si la communauté scientifique et universitaire ne va pas lâcher le grand éditeur. Au cours de ces dernières semaines, de nombreux signes de solidarité en faveur des plateformes se sont manifestés sur les réseaux : parmi les derniers en date, on note un chercheur qui effectuait de la fouille de texte et de données sans passer par l'API d'Elsevier, et donc sans l'autorisation de l'éditeur : ce dernier aurait menacé de couper l'abonnement de l'ensemble de l'université du chercheur... Un autre chercheur s'est amusé à acheter des actions Elsevier

 

Et ce gage de sympathie à l’égard des animateurs des sites contrefaisants suffit amplement à consolider leur motivation.

 

Dans la loi Numérique que porte Axelle Lemaire, secrétaire d’État en charge du numérique, en France, la question de l’Open Access a été enfin ouverte. L'auteur a le droit désormais, de communiquer « la version finale du manuscrit acceptée pour publication au plus tard six mois pour les sciences, la technique et la médecine et douze mois pour les sciences humaines et sociales, à compter de la date de la première publication, ou au plus tard lorsque l’éditeur met lui-même l’écrit gratuitement à disposition sous une forme numérique ». Des délais largement critiqués par les éditeurs, qui jugent impossible d'obtenir un retour sur investissement sur un telle période.

 

Un premier pas, certes...