Orsenna contre les pirates, ou “De la vulgarité de vouloir vivre de son art”

Victor De Sepausy - 04.08.2017

Lecture numérique - Législation - fables Fontaine Orsenna - téléchargement pirate oeuvres - rémunération auteurs piratage


Tout l’été, Erik Orsenna accompagne les auditeurs de France inter, avec pour compagnon de route La Fontaine. De route, ou plutôt d’école buissonnière puisque l’écrivain invite à découvrir d’autres facettes de l’auteur des Fables. Et parfois même, c’est un petit commentaire personnel que s’offre le chafouin Académicien.

 

Chateau de Versailles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Dans la pastille orsennienne du 2 août, c’est le château de Versailles qui est au cœur du sujet : cet espace pour lequel Louis XIV dépense presque outrancièrement est en réalité un livre. Un ouvrage à la gloire du Roi Soleil, – et Erik Orsenna d’ajouter que Versailles est une propagande de 1 000 hectares, qui ne fait que raconter cette histoire merveilleuse.

 

Le ministre Colbert, pour rendre les hommages dus au monarque, avait sollicité des intellectuels – dont Charles Perrault – pour qu’ils choisissent des emblèmes et symboles qui illustreront les murs du palais. C’est ainsi que l’Académie des inscriptions et des belles lettres a vu le jour.

 

Dans cette institution, des artistes se retrouvaient en pension, à l’initiative de Colbert, qui cultivait une certaine passion pour la bibliophilie. Sa petite académie était bien évidemment au service du roi, par l’intermédiaire du ministre, toujours avec le souci d’une propagande culturelle savamment orchestrée.

 

Colbert ira même jusqu’à recruter des auteurs qui accepteraient, contre espèces sonnantes et trébuchantes, de faire les louanges du roi. Un peu de flagornerie rémunérée – à l’époque d’internet, on appellerait cela un publireportage !

 

De la littérature de louange sur commande


C’est à l'Académicien Jean Chapelain, auteur de La Pucelle ou la France délivrée, un poème qui n’a d’héroïque que le lecteur qui l’achève, que la mission est confiée. Une quinzaine d’auteurs sera retenue pour effectuer le boulot et les voici mis à l’œuvre sous le nom d’agents de la Machine à Gloire avec bénéfices, honneurs et subventions associés. 

 

Une forme de mécénat, par lequel Colbert produit une littérature d’État. Mais quel lien avec le piratage sur internet ? Eh bien... La Fontaine, pour avoir soutenu Fouquet, tombé en disgrâce, ne pouvait évidemment aspirer à devenir l’un de ces littérateurs étatiques, chargés d’olympiser le suzerain. 

 

Eh bien, très sérieusement, Orsenna pose la question : comment, dans ces conditions, La Fontaine allait-il subsister ? « Rappelons-le, je vous parle d’un temps où les droits d’auteurs n’avaient pas encore été inventés. Les militants du téléchargement gratuit sur la toile feraient bien de réfléchir à cette question toute simple, quoique jugée par eux vulgaire : comment vivre de son art, sans le soutien d’aucune fortune personnelle et si vous vous refusez à la servitude ? »

 

Et de conclure : « Ce n’est pas la première fois que la liberté tue la liberté. » Comprendre, la liberté de téléchargement gratuit et illégal qui tuerait la liberté de création ? 

L’incise de l’Académicien ne serait-elle pas hâtive ? Les téléchargeurs, qu’il n’ose pas nommer pirates, sont-ils véritablement à mettre dans le même panier, vite expédié : des inconscients qui se gavent d’œuvres au mépris de la rémunération des créateurs ? Ont-ils réellement cette idée que payer un auteur est « vulgaire » ?

 

Citons avec ferveur La Fontaine et le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre : 

 

Chacun se trompe ici-bas 

On voit courir après l’ombre

Tant de fous, qu’on n’en sait pas

La plupart du temps le nombre.

 

 

Pourquoi donc l'Académicien Orsenna en vient alors, grossièrement, grossir les rangs ?

 

Retrouvez toutes les émissions La Fontaine : une école buissonnière et plus spécifiquement la pastille sur La machine à gloire



(à paraître 16/08) Erik Orsenna – La Fontaine Une école buissonnière – Éditions Stock – 9782234082489 – 17€