Partager des articles scientifiques, une "désobéissance citoyenne"

Clément Solym - 28.10.2015

Lecture numérique - Législation - partage publications - Reed Elsevier - partage informations


Les publications scientifiques, trop chères ? Andrea Kuszewski, chercheuse en sciences cognitives et journaliste scientifique a décidé que c’en était trop. En 2011, elle avait lancé le hashtag #ICanHasPDF, qui a connu ces dernières semaines un regain fantastique de popularité. L’objectif est d’encourager au partage de documents et articles, rendus inaccessibles, alors qu’ils relèvent de travaux réalisés grâce à des fonds publics. 

 

 

 

Les revues académiques et universitaires sont devenues le passage obligé pour les chercheurs. Publier un article revient à consacrer ses travaux, et leur conférer une véritable légitimité. Les articles sont alors placés sous droit d’auteur, alors que leurs auteurs travaillent pour des universités publiques – financées par de l’argent qui ne l’est pas moins. C’est dans ce contexte qu’Andrea Kuszewksi a décidé d’impulser son mouvement.

 

Depuis sa base de San Francisco, elle a considéré que son acte relevait de la désobéissance citoyenne. « Ce n’est pas un acte agressif, mais juste une manière de dire que les choses doivent changer. »

 

Le principe du hashtag est simple : grâce à lui, les utilisateurs demandent à qui veut bien, de leur communiquer un article sous droit et de le partager allégrement. On reçoit la publication par email, et voici comment on contourne les abonnements coûteux que les revues imposent aux bibliothèques universitaires.

 

Andrea Kuszewski devient d’une certaine manière porte-parole d’un mouvement plus vaste. Selon elle, beaucoup de chercheurs sont frustrés par le fonctionnement même de ces sociétés d’édition, qui abritent derrière un paywall les publications financées par le contribuable. 

 

De leur côté, les éditeurs de revue insistent sur le fait que ce modèle payant est une garantie de qualité – en tête de liste, Reed Elsevier, régulièrement évoqué sur cette question. Le portail ScienceDirect de la société est actuellement au coeur d'un procès : deux sites sont accusés de contrefaçon, pour avoir mis à disposition les articles, par des biais détournés.

 

Toutefois, certains assurent que l’Open Access est la seule voie viable. Kuszewski le souligne : avec internet, tout a changé et payer 30 $ pour une publication datée de 1987 n’a plus aucune pertinence. Et elle espère fermement que son hashtag exercera la pression nécessaire pour que les éditeurs changent « leur modèle dépassé ».

 

Aujourd’hui, le partage ou piratage, tout dépend du point de vue, enfreint les conditions d’utilisation de la plupart des éditeurs. « Si nous continuons à trouver des solutions de contournements pour fournir gratuitement des recherches aux gens, et que cela provoque un certain raffut, alors quelque chose pourrait arriver à changer », poursuit Andrea Kuszewski. (via BBC)

 

Pour obtenir l'Open Access, le piratage obligatoire ?

 

Une universitaire kazakh, Alexandra Elbakyan, est actuellement en procès à New York, contre Reed Elsevier, pour avoir justement mis en place un portail, Sci-Hub, par lequel les articles sont disponibles gratuitement. « Grâce au procès intenté par Elsevier, j’ai atteint un point de non-retour », remarque Elbakyan, « Je dois désormais prouver que nous avions totalement le droit de faire ceci, ou bien risquer de me faire exécuter comme tous les autres “pirates” ».

 

« [Les chercheurs] se sentent obligés de participer à ce système parce qu’Elsevier est propriétaire d’un certain nombre de journaux considérés comme influents. Si un chercheur veut être reconnu, et se faire un nom, il doit avoir des articles publiés dans ces journaux », explique Alexandra Elbakyan. Elle a répondu à la plainte d’Elsevier en faisant valoir le « racket » mené par l’éditeur, et en mettant en avant l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

La question de l’Open Access, ou Libre accès, est au cœur du projet de loi Numérique porté par Axelle Lemaire. L’article 9 a été fortement discuté sur la plateforme participative mise en place dans le cadre du projet de loi. On notera que le Syndicat national de l’édition est officiellement intervenu pour soutenir « le principe de la mise en place du libre accès », mais réclame qu’une étude d’impact soit réalisée. De même, le SNE estime « urgent de mettre en place une concertation sur les modalités du libre accès, notamment avec le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ».

 

Parmi les réponses proposées par les internautes, l’un d’entre eux souligne : « Il est évident que si étude d’impact il y a, elles doivent prendre en compte les conséquences sur les éditeurs, mais aussi celles sur la recherche, sur le public, sur l’avancement des connaissances, et globalement aussi sur le [côté] positif à publier. »