Pas plus de livre numérique que de sexe virtuel, pour Alberto Manguel

Nicolas Gary - 22.01.2015

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L'opposition entre livre numérique et format poche – papier, plus généralement ? – a encore de beaux jours devant elle. Pour preuve, la dernière déclaration d'Alberto Manguel, qui intervenait au festival littéraire de Jaipur. Son dernier roman, The Library Night, est un succès, et occasion fut prise de donner son avis au sujet de l'ebook.

 

 

Alberto Manguel, ensayista
Casa de America, CC BY NC ND 2.0

 

 

« Les écrivains écrivent parce qu'ils sont des lecteurs compulsifs et ils le font dans des chambres tapissées de livres. Oubliez l'art imitant la vie : la littérature est une autoproduction, une activité d'auto-référence », assure l'Argentin. 

 

Célébrant la bibliophilie, étant lui-même porté sur la chose, le romancier ne porte donc qu'un regard assez hautain sur les appareils de lecture numérique. Il serait même triste d'apprendre que l'avenir appartient aux utilisateurs de ces lecteurs ebooks, et autres dispositifs, qui ne sont que de bien vilaines bibliothèques, finalement. Sa propre bibliothèque compte entre 35 et 40.000 ouvrages, logés dans un ancien presbytère, en France (près de Chauvigny, dans la Vienne).

 

La bibliothèque devient alors un lieu de jugement d'autrui, plaisante le romancier. Si, invité dans une maison, il découvre Platon et Aristote sur une étagère, il retrouve des amis. « Si je vois les œuvres de Paulo Coelho, j'ai du mal à voir mon hôte comme un ami. » 

 

Surtout, déplore-t-il, ces contenus peuvent disparaître, puisqu'au terme de quelques années, le support des différents formats se modifie, et l'accès peut alors être fragilisé. Disquettes et CD-Rom sont des exemples venus à point pour illustrer son propos. Soit, ce débat est intéressant, mais la solution existe, elle s'appelle internet : prendre en compte que n'importe quel navigateur est en mesure de lire un fichier, permettrait certainement d'éviter les lieux communs.

 

Pour Manguel, la tragédie est plus grande : un texte numérique n'opère « aucune différence entre Coelho et Shakespeare ». Il rappelle également qu'« Amazon a suggéré que les livres dont on se souviendra le plus seront ceux de Coelho, alors foncez acheter dans des librairies indépendantes ». 

 

C'est que lui entretient une véritable relation amoureuse avec les livres. « Ils désignent mes plus profondes peurs, mes plus secrètes émotions, et mes passions les plus ardentes. Ils me disent ce que je ne sais pas que je sais. De la même manière que je ne crois pas au sexe virtuel, je ne crois pas à la lecture virtuelle. » (via Guardian)

 

Ah, la vulgarité numérique. Oliver Gallimeister, patron de la maison éponyme, nous avait tenu voilà quelques années, un discours assez proche, quoique plus sectaire « Moi, je vends du désir. Quand le lecteur sort de librairie avec mon livre, il ne sait rien, il n'y a qu'à peine goûté. Ce qu'il sait, c'est la couverture qui le lui apprend, quelques pages feuilletées, et la quatrième qui lui résumera le tout. Le livre numérique, c'est de la pornographie. »

 

Alors Fifty Shades of Grey en numérique, c'est de la métempsychose érotique ?