Passé un seuil, la popularité dépossède les auteurs de la propriété de leur livre

Clément Solym - 18.02.2012

Lecture numérique - Acteurs numériques - Hemingway - droit d'auteur - modèle économique


On a eu tort, lorsque les prémisses de l'affaire Gallimard - Hemingway - Publie.net ont suscité les premières réactions sur le net. Twitter s'est emparé très rapidement de l'histoire, les réactions ont fusé, la presse a tenté de suivre, tout cela démarrait très vite, et très rapidement, est devenu confus. Une violation du droit d'auteur ? Un acte de contrefaçon ? Une réplique qui manquait singulièrement de tact, voire d'intelligence commerciale ? 

 

Très rapidement, trop rapidement, on a cru à un nouvel affrontement de David contre Goliath. Julien Simon, cofondateur du Studio Walrus, éditeur numérique, a souhaité nous faire partager son impression sur ce qui s'est passé, en prenant le temps d'un peu de recul.

 

 

Je ne suis pas dans l'optique de dire que c'est mal ou que c'est bien.

C'est un problème très profond, qui remet en cause notre conception même du droit d'auteur. En fait, plus je réfléchis, plus je me dis que le problème vient du fait que ce sont deux visions du monde qui s'opposent. D'un côté les gardiens du temple qui, avec la loi de leur côté, invoquent la protection des oeuvres, de leurs auteurs et de leurs ayants droit. De l'autre, la génération internet, libre partage, Creative Commons, qui pense qu'une oeuvre vit avant tout par son partage massif, et que d'autres moyens doivent être trouvés pour la rétribution des auteurs. 

 

Et qu'en aurait pensé Ernest ?

 

J'en parlais à l'instant avec SoBookOnline via Twitter. Au-delà d'un certain seuil de popularité, les auteurs sont dépossédés de la propriété de leur livre, si ce n'est légalement, au moins sentimentalement, par les lecteurs. Cela devient "leur" livre. C'est le cas du Vieil Homme et la Mer, classique s'il en est et qu'on imagine mal "appartenir" à quelqu'un. Et pourtant, la loi est claire : ce livre n'entre pas dans les "clous" du domaine public. Difficile à avaler, c'est certain, et par moi en premier. Il y a tant de livres que j'aime, qui font partie de l'imaginaire collectif sans pour autant être "à nous"... Si nous pouvions éditer tous les textes que nous aimons, cela serait trop beau.

En revanche, deux choses clochent.

D'abord, la longueur du temps d'exploitation : on sait bien que les ayants droit ont empoché largement de quoi vivre, et que l'éditeur s'est, quelquefois grassement, rétribué sur cette oeuvre. Inutile donc d'en rajouter : l'intérêt n'est pas celui du texte (qui ne demande qu'à vivre et à être partagé), mais celui de ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Il ne faut pas nous asséner le contraire. Tout n'est que question d'argent, pour des oeuvres de cette ampleur. 

Ensuite, la demande de "compensation" exprimée par Gallimard, maladroite et déplacée vu le contexte : avec 22 exemplaires vendus, on ne peut pas dire que ce soit un best-seller. Une simple demande de retrait aurait suffi. [NdR : entre temps, les éditions Gallimard, via Twitter ont assuré qu'elles n'avaient rien de demandé de compensation, quand François Bon a continué d'assurer le contraire]

Maintenant, il faut réfléchir à des manières alternatives de rétribuer les auteurs, leurs éditeurs et leurs ayants droit. En réduisant le temps d'entrée dans le domaine public d'abord, puis en proposant un mode de rétribution plus conséquent pour l'auteur : meilleures avances, meilleur pourcentage, ou alors fixer une somme donnée au dépôt du manuscrit et, si le succès est au rendez-vous et que les ventes dépassent un certain seuil, une nouvelle rétribution, éventuellement au pourcentage.

 

Et encore au-delà d'un certain seuil, où l'argent amassé serait devenu complètement délirant, essayer autre chose : donner à une fondation, une oeuvre de charité, etc. Qu'on ne puisse plus tirer un revenu au-delà d'une certaine somme. Après tout, le droit pour la propriété intellectuelle d'un brevet est de 10 ans, si je me souviens bien. Pourquoi est-ce que le droit d'auteur littéraire ne pourrait pas s'en inspirer ? Cela inciterait à plus d'inventivité, à plus de réactivité...

Bref. Tout est à inventer. Quand deux mondes s'entrechoquent, ça fait forcément des étincelles.

 

 

Le Studio Walrus

 

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