Piratage : le livre "ne voit pas vraiment le danger" (Nicolas Seydoux)

Clément Solym - 06.11.2015

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« Évidemment, une offre légale ne peut pas se développer quand vous avez une offre illicite gratuite et de qualité. Parce que le détail est que : le faux sac Vuitton est de moins bonne qualité qu’un vrai sac Vuitton... mais lorsque vous téléchargez, la qualité est parfaite ! » Le président de Gaumont et de l’ALPA, Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle, Nicolas Seydoux, alerte gentiment. La contrefaçon sévit, et le droit d’auteur est en grand danger. 

 

Fan fiction in the making

(Kristina Alexanderson, CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

Dans un entretien accordé à Édition Multimédia, Nicolas Seydoux n’est qu’alarme : d’un côté, le téléchargement illicite qui frappe, de l’autre, Bruxelles et ses velléités de réformer le droit d’auteur. Rien ne va plus dans le monde des industries culturelles. Bien entendu, tout cela découle de son point de vue, à travers le monde audiovisuel, mais son analyse – et le constat – s’étend bien au-delà.

 

Président de l’ALPA depuis 10 ans, il ne parle pas de succès dans la lutte contre le piratage, bien au contraire. « Et je pense que nous arriverons à convaincre les responsables politiques que l’on ne peut pas faire sans arrêt un semblant de “courbettes” auprès des jeunes pour détruire tout simplement l’avenir de la création. » Or, toutes les industries sont concernées, insiste-t-il, dès lors qu’elles travaillent autour de la notion de droit de la propriété intellectuelle. 

 

Fort heureusement, face aux réformes souhaitées par la Commission européenne, et dont l’eurodéputée Julia Reda avait eu la charge, pour le Parlement, l’Europe dispose de remparts solides. Ainsi, le droit moral protège les artistes contre des utilisations transformatives trop poussées. « Je vois bien l’internaute qui rêverait de mettre un peu de "Intouchable", un peu de "Grand bleu“ ou d’autres et (de dire) "J’ai fait mon œuvre" : non ! Le droit de citation existe dans tous les métiers culturels ; le droit de citation est limité et n’est pas l’appropriation indue des œuvres. » Et l’on imagine bien qu’un exemple pareil pourrait arriver pour le monde du livre. 

 

Nicolas Seydoux poursuit : FAI et GAFA sont à mettre sur une même ligne de responsabilité, partagée, dans cette situation. L’Occident se serait résigné au « détournement de valeur des ayants droit aujourd’hui essentiellement musique, audiovisuel et cinéma, et demain le livre qui ne voit pas vraiment le danger ». 

 

Et d’évoquer une « alliance objective », unissant FAI et moteurs de recherche, qui, estime-t-il, ne font rien pour efficacement réprimer la contrefaçon d’œuvres en ligne. Dans le même temps, il ne voit que Nicolas Sarkozy pour avoir réellement pris à bras le corps la question, et s’être « attaqué au sujet ». Il ajoute : « J’ai le regret de penser que sur ce sujet les hommes politiques français sont des couards ! »

 

L'édition consciente du problème

 

Pas conscient de ce qui se passe dans le monde du livre ? C’est à la fois vrai et faux. D’un côté, le Syndicat national de l’édition propose à ses membres un outil permettant de dénoncer la présence d’œuvres contrefaites en ligne – service assuré par Hologram Industries. Ce dernier passe par une solution d’empreinte numérique, qui vérifie que le fichier relève bien de la contrefaçon, mais après la notification, s’assure également que l’ebook a bien été retiré. Les éditeurs ont à disposition un back-office confidentiel, ainsi que des données statistiques pour mesurer le travail opéré.

 

Dans le même temps, le SNE a signé la charte d’engagement de lutte contre le financement de sites illégaux. En coupant leurs recettes publicitaires, Fleur Pellerin a en effet choisi de s’attaquer au nerf de la guerre : l’argent qui permet de maintenir en ligne, de développer, coder et alimenter en liens pirates. 

 

Pirate's Gold

(Mykl Roventine, CC BY-NC-SA 2.0)

 

 

Le groupe Hachette, lui-même, avait réaffirmé, dans les colonnes de ActuaLitté, sa politique de lutte contre les pirates. « Le piratage de nos ouvrages est un sujet que nous prenons très au sérieux et que nous traitons au quotidien. Nous avons le devoir de protéger du piratage les auteurs qui nous confient le soin de valoriser leur travail. » Certes Hachette ne passe pas par la solution du SNE, mais l’opérateur choisi effectue un travail tout à fait similaire. »

 

Et dans le même temps ? Le maintien des DRM, solution qui fait fuir les consommateurs, exerce un impact négatif sur les ventes et, de par l’inconfort occasionné, pousse vers des solutions plus simples, comme celle d’Amazon, voire vers le piratage, la plus évidente de toutes. 

 

La sensibilisation des lecteurs

 

Il y a ces opérations de communication, comme #AuteursEnDanger, qui fleure tant et tant le lobbying, qu’elles découragent les meilleures volontés – et en arrivent à desservir les intérêts initialement visés. Finalement on en arrive à des points de fracture tels que les internautes s’exclament : « Au Parlement européen, Julia Reda cherche à protéger le droit des auteurs, contre celui des ayants droit, qui prévaut aujourd’hui. Les artistes, sont, à l’heure actuelle les seuls véritables grands perdants au sein de la chaîne de l’industrie culturelle. » 

 

La morale des pirates, par Charles Bellamy

La morale des pirates, de Charles Bellamy (1720) (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Faux, malgré tout, de dire que les acteurs de l’édition se désintéressent de la question. On se souviendra qu’en avril dernier, un regroupement d’auteurs, avec quelques maladresses, avait tenté d’alerter sur la réalité du piratage. « Le temps où le monde du livre se pensait à l’abri du piratage est révolu », signaient-ils. « Nous sommes très nombreux à nous être aperçus que plusieurs de nos ouvrages étaient mis à disposition sur de sites de téléchargement gratuits. »  

 

Selon un baromètre de mars 2015, 20 % des lecteurs français de livres numériques ont « eu recours à une offre illégale, soit 4 % de la population française ». Une étude IFOP d’octobre 2014 assurait que 34 % des lecteurs recourent à des solutions illicites pour s’alimenter en livre, et 43 % fournissent des livres numériques à d’autres personnes. 

 

Mais peut-être que la lutte contre le piratage est une utopie, comme celle de ce Breton décidé à vider la mer avec une petite cuillère. Marc Pic en charge de la solution proposée aux éditeurs par Hologram Industries, expliquait : « Si le contenu est effacé chez l’hébergeur, il reste un grand nombre de liens sur des sites indicateurs qui vont mener vers cet élément absent, ce qui va créer un effet de déception chez l’utilisateur. » Charger l'hébergeur avant tout serait donc la meilleure solution, et les industries culturelles militent activement pour faire reconnaître la responsabilité de l'hébergeur dans les lois européennes.

 

L’hydre du piratage – ou du partage ? – garde précieusement le secret de ces têtes qui sans cesse repoussent, et se renouvellent. Avec cette assurance qui grandit : peut-être n’existe-t-il aucune méthode pour cautériser le cou, comme le fit Achille, une fois que la tête est tranchée.