Piratage: 'Si c'est bon j'achèterai la version papier. Et si elle n'existe pas ?'

Nicolas Gary - 21.08.2014

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Paulo Coelho avait fait parler la poudre la semaine passée. Selon lui, 99 % des écrivains qui parlent du piratage de livres n'ont jamais été confrontés à cette question. Quand un romancier de cette ampleur avance de pareilles statistiques, on s'interroge, nécessairement. Sara Agnes L., auteure québécoise, n'a peut-être pas l'envergure de Paulo, mais elle a connu les affres de la contrefaçon. Elle en a fait part dans un billet touchant. 

 

 

Living Fear
Scott Smith, CC BY NC ND 2.0

 

 

« Cher pirate », cela pourrait prendre des allures de lettre d'amour, si la lune de miel n'avait pas tourné court immédiatement. Et l'auteure de s'expliquer, sans amertume ni rancœur : 

Aujourd'hui, quand je vois que tu te plais à mettre mes romans sur les serveurs de partage d'ebooks, ça me fait beaucoup de peine. Tu vois, quand je donne des histoires, c'est que j'ai envie de les offrir, pas de me les faire pirater. Du coup, quand j'ai vu que tu avais posté un livre qui était en lecture privée, que j'ai délibérément retiré de la lecture libre pour le corriger et le soumettre à un éditeur, ça m'a choquée. C'est pour ça que j'ai décidé d'arrêter de me battre et de cesser de partager mes romans.

Tu vois, ton geste vient de coûter tous mes romans gratuits.

  

Le retrait des livres qu'elle proposait s'est fait sans « méchanceté » assure-t-elle, ni d'un côté ni de l'autre. « C'est juste que tu ne respectes pas ma façon d'offrir et que je suis lasse de te faire la guerre. Dans la vie, je bosse, j'ai un gamin, un mari, des tas de trucs à faire, et mon temps, il est un peu restreint pour jouer à cache-cache. Essaie d'écrire un roman, vois combien ça coûte pour le faire corriger, et trouve un éditeur aussi. Après, si tu veux, on en reparle. »

 

Depuis près de quatre ans, Sara Agnès publie des textes en ligne, et cette gratuité préalable « ne m'a certainement pas nui », souligne-t-elle à ActuaLitté. « J'ai des lecteurs fidèles, et la publication de mon roman chez Milady m'en a apportée de nouveaux. » Elle n'en était cependant pas à son coup d'essai, et le processus a été long.

 

« Sous mon vrai nom, j'écris aussi, mais comme j'avais écrit un roman érotique (Annabelle) et que je ne savais pas quoi en faire, je l'ai posté sur inlibroveritas, en 2010, pour obtenir des avis. Ç'a été long, mais il a été sélectionné par un comité de lecture, puis je l'ai transféré sur atramenta quand le site a ouvert (en lecture libre) et on m'a proposé de le vendre en ebook. Là, j'ai vraiment vu toute la différence. On peut être contre Amazon, mais ils m'ont offert une vitrine non négligeable et beaucoup de lecteurs.

 

Par la suite, je publiais au fur et à mesure les textes que j'écrivais, et j'avais des lecteurs au rendez-vous. De plus en plus nombreux. Hormis pour le texte pris par un éditeur, tous les autres étaient en lecture libre (même ceux que je vendais en auto-édition). »

 

 

"On ne va pas arrêter le piratage, je le sais bien, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas sensibiliser les gens au problème."

 

 

Sara, qui fait donc partie du 1 % d'auteurs pointés par Coleho, explique avoir très simplement découvert la contrefaçon. « Ce n'est pas compliqué, il suffit de googler quelques mots-clés », et l'on tombe rapidement sur les œuvres contrefaites. « Parfois, on trouve des sources fiables, mais si on cherche un roman non publié, on tombe systématiquement sur une version piratée (si elle l'est, évidemment). On peut ajouter des mots genre PDF ou EPUB pour préciser la recherche — je trouve généralement beaucoup de gens qui tombent sur mon site via ces requêtes. »

 

 

 

Son billet est venu de ce qu'elle avait, de cette manière, découvert « un texte en particulier et que je l'ai trouvé sur un seul site », aussi avait-elle adressé sa lettre en indiquant le surnom, lié au site certainement. « Mais comme cette personne n'est qu'une parmi tant d'autres, j'ai changé mon destinataire pour quelqu'un de plus général. Via certains sites, on respecte mon désir de ne pas voir mes textes diffusés, mais la même personne, ailleurs, va se permettre de partager tous mes textes sans scrupule. Bref... »

 

Et de noter que les arguments récurrents des pirates se borneraient à deux éléments :

 

• Le net, c'est pareil qu'une bibliothèque (i.e. je n'achèterais pas ton livre), or, les auteurs (publiés) reçoivent des dividendes via les bibliothèques (mais pas via le net, évidemment).

• Si c'est bon, j'achèterai la version papier. 

 

« Et si la version papier n'existait pas ? Plusieurs n'ont pas de textes papier (je pense notamment aux autopubliés). Moi, déjà. On peut toujours dire : j'achèterai ton prochain texte. Mais sachant que chaque vente me rapporte environ 1 euro, si je n'en vends qu'un sur deux... autant dire qu'il reste du chemin à faire. Surtout que je ne fais pas de romans à épisodes, que mes textes sont peu chers et plus que chargés (en intrigues et en pages). »

 

Tout cela ne fait pour autant pas pencher la balance, que ce soit favorablement ou défavorablement : le numérique divise toujours, et elle reste « partagée sur la question. Je pense que tout est une question de respect. Si quelqu'un vole un bout de pain sur ma table, je ne vais pas me plaindre, mais si on vole quelque chose qui me tient à cœur, comme le roman en question (et que j'ai donné en toute bonne foi pour permettre à plein de lecteurs de le lire pendant que je l'écrivais), alors oui, ça, c'est une plaie ».

 

Encore faut-il alors trouver la bonne approche, le comportement, la réflexion et l'éducation, pour un respect mutuel. « On ne va pas arrêter le piratage, je le sais bien, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas sensibiliser les gens au problème. C'est dommage, parce que je suis consciente de pénaliser plein de gens, mais quand on donne et qu'on se fait voler, ça ne donne plus envie de donner. Ou alors d'une façon différente, car je laisse toujours mes nouvelles en lecture libre. Pour le reste, j'ai un club plus restreint de lecteurs. »