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Pirater le tome 1 d'un livre, et l'éditeur, perdant de l'argent, arrête la série

Clément Solym - 07.11.2017

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Le piratage de livres numériques préoccupe les auteurs, et, chaque jour, les best-sellers comme les plus obscurs livres peuvent s’y trouver confrontés. Depuis quelque temps, Maggie Stiefvater, auteure américaine, a pris la tête d’un mouvement pédagogique. Le message est simple : le téléchargement pirate prive de revenus. Et privés de leur gagne-pain, les auteurs arrêteront d’écrire.


The Reverend Syn
Jan Tik, CC BY 2.0
 

 

Maggie Stiefvater est auteure de la série Shiver et de Raven en VO – on la connaît en France pour Animal Tatoo ou la saga Frisson. Récemment, c’est un lecteur qui l’a interpellée sur Twitter, pour avouer qu’il n’avait jamais acheté ses livres. L’occasion pour l’auteure de mettre en parallèle avec une baisse soudaine des ventes numériques de sa série, Raven.

 

En effet, son éditeur a décidé de mettre un terme à la série de son prochain livre, qui connaîtra donc moitié moins de titres que ses précédentes sagas. 

 

Pour l’auteure, qui avait pu constater que des lecteurs s’échangeaient en ligne des PDF, c’est une forme de fatalité. Quand un éditeur décide de mettre un terme à une série, on cherche les explications : mauvais marketing, mauvaises couvertures, mauvais livres... Toutes les solutions viennent. « Mais le piratage du tome 1 signifie que l’éditeur annulera le tome 2 », conclut-elle.

 

En apprenant la fin de sa série, les internautes ont immédiatement réagi. « Les effets furent instantanés. Les forums et les sites ont une activité démultipliée et déconcertante. Les fans s’apostrophaient pour savoir si l’un ou l’autre avait mis la main sur un lien pour trouver un PDF complet », avait-elle observé. 

 

Et en l’état, même si elle poursuit sa saga avec trois autres livres, dans l’univers de Raven, cette nouvelle trilogie n’existera pas, du fait du piratage. « Et je peux déjà voir comment les tags des utilisateurs de Tumblr affichent déjà leur intention de pirater la nouvelle trilogie, avec des raisons qui varient : soit parce que je suis mauvaise soit parce qu’ils préfèrent mourir plutôt que de payer pour un livre. »

 

Difficile, voire impossible pour une auteure d’enrayer le système. « Nous ne sommes plus en 2004. Un exemplaire piraté n’est pas une “bonne publicité”, ni un bon “bouche-à-oreille”, ni “une vente pas vraiment perdue” », insiste-t-elle. C’est en réalité l’assurance que l’éditeur redoute de perdre de l’argent et préfère mettre un terme à tout un cycle.

 

Ne pas banaliser la contrefaçon
 

Pour Stephen Lotinga de la Publishers Association, le piratage au Royaume-Uni est un sujet très préoccupant pour les éditeurs. Les tentatives pour bloquer les sites sont innombrables, et l’on ne s’en sort jamais véritablement. « Mais ce qui est évident, c’est que 4 millions d’ebooks d’auteurs et d’éditeurs ne sont pas achetés et qu’ils devraient être vendus. C’est une inquiétude forte pour les maisons, à un moment où les ventes sont légèrement en baisse. »

 

La semaine passée, pour exemple, le livre de Hank Green, frère de John Green, a été découvert sur la toile et rapidement, des dizaines de milliers de téléchargements ont été constatés. 

 

Pour Samantha Shannon, auteure de la série Bone Season, il faut en prendre conscience : « Le piratage est une réalité pour l’édition. » Et parvenir à lutter relève d’une « tâche digne de Sisyphe ». Chaque auteur peut en faire l’expérience malheureuse, d’une manière ou d’une autre. 

 

« Ce qui est vraiment épuisant, à ce sujet, c’est qu’on ne reconnaît pas aux auteurs le droit d’être contrariés par le vol de leur travail. Si nous demandons aux gens de ne pas le faire, peu importe la politesse de la demande, on nous dit que nous devrions faire preuve de compassion. Ou nous montrer reconnaissants de ce qu’au moins nous avons des lecteurs... »

 

L’Authors Licensing and Collecting Society avait dévoilé, dans une enquête de 2013, que les revenus médians des auteurs avaient chuté de 29 % en regard de 2005, à 11.000 £. Et de laisser alors entendre que le piratage pouvait être l’une des explications possibles à cette chute des revenus. 

 

Tom Pollock, romancier de fantasy, conclut : « L’argument que l’on entend parfois est que le téléchargement illégal n’est pas une vente perdue, parce que la personne ne l’aurait pas acheté de toute manière. »

Sauf, note-t-il, que si l’on généralise cette approche, alors on finit par normaliser la contrefaçon numérique. Et dans ce cas, « on diminue l’envie que les gens peuvent avoir de payer, et ces gens qui auraient acheté des livres cessent de le faire ».

 

via Guardian