Sci-Hu.org : "Le modèle économique d’Elsevier est illégal en soi"

Nicolas Gary - 28.06.2015

Lecture numérique - Législation - Reed Elsevier - éditeur scientifique - moteur internet


Chez Reed Elsevier, éditeur scientifique, la colère est joliment montée au nez. Des moteurs de recherche recensent les articles publiés par la plateforme ScienceDirect, en toute illégalité, estime l’éditeur. Un piratage qui s’opérerait par ailleurs le plus simplement du monde : le paywall installé entre les internautes et les articles est contourné, par l’utilisation de codes d’accès officiels. Mais la fondatrice de l’un des moteurs, Sci-hub.org, n’a absolument pas peur du procès que l'éditeur a décidé d'ouvrir début juin.

 

Knowledge sharing

Ewa Rozkosz, CC BY SA 2.0

 

 

Alexandra Elbakyan a fondé Sci-Hub.org qui s’est rapidement installé comme l’une des solutions pour le téléchargement d’articles scientifiques. Les contenus que l’on retrouve sur cette plateforme n’ont rien à voir avec les superproductions américains d’Hollywood. 

 

En ce sens, il n’intéresse qu’un ensemble de spécialistes – et Alexandra, chercheuse en neurotechnologies, avocate et développeuse de logiciels s’était d’ailleurs rendue à l’évidence : « Quand je travaillais sur mon projet de recherche, j’ai trouvé tous les documents dont j’avais besoin derrière un paywall. J’étais étudiante au Kazakhstan à cette époque, et notre université n’était abonnée à absolument rien. » (via Torrent Freak)

 

Comme tout un chacun, n’ayant pas les moyens d’acheter les articles, elle a passé des heures sur Google à chercher des solutions alternatives. Forums, échanges avec d’autres chercheurs, et petites manipulations : Sci-Hub est alors né en 2011, dans un effort pour automatiser le processus de moissonnage. 

 

« Ce logiciel est immédiatement devenu populaire parmi les chercheurs russes », constate-t-elle. Et pourtant, il n’y avait aucune vocation spécifique de partage de la connaissance ni visée idéologique : « Nous avions juste besoin de lire tous ces billets pour faire nos recherches. » Une approche aujourd’hui largement changée : « Désormais, l’objectif est de recueillir tous les documents de recherche jamais publiés et de les rendre libres. » 

 

Le risque des poursuites judiciaires, elle en avait conscience, et maintenant que le point de non-retour est passé, elle remercierait presque Elsevier. « À présent, je dois soit prouver que nous avons le droit d’agit de la sorte, soit prendre le risque d’être mise hors circuit comme d’autres “pirates”. » Et de citer Aaron Swartz... « Si Elsevier parvient à arrêter notre projet, ou à le forcer à plonger dans le Darknet, cela permettra de démontrer une importante idée : le public n’a pas le droit à la connaissance. Nous devons gagner contre Elsevier et d’autres éditeurs et démontrer que ce que ces sociétés commerciales font est fondamentalement mauvais. »

 

L’éternelle question, une fois de plus posée, entre l’apport des structures commerciales et le libre accès aux connaissances. Mais cette fois, à travers le prisme des publications scientifiques détenues par Elsevier, dont le modèle économique ne cesse d’être remis en cause, y compris aux Pays-Bas, où se trouve le siège social de l’entreprise. 

 

Pot de fer, pot de terre... ou pas de pot ?

 

Avec plus de 7,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en 2014, le groupe britannico-néerlandais enregistrait un bénéfice de 1,5 milliard €, soit 6 % de croissance. Son portail ScienceDirect propose ainsi des millions d’articles payants, issus de 2200 revues. 

 

« Tout le monde devrait disposer d’un accès égal à la connaissance, indépendamment de ses revenus ou d’un abonnement. Et cela est tout à fait légal. Ainsi, l’idée que le savoir puisse être une propriété privée, détenue par certaines sociétés commerciales me semble très étrange », poursuit-elle.

 

Les chercheurs seront les premiers à sourire, étant donnée la réputation qu’a acquise Elsevier auprès du milieu scientifique : en mars, l’éditeur avait ainsi transgressé la licence Creative Commons utilisée par un chercheur sur ses travaux, afin de mieux les commercialiser. En mai, ce sont des médecins australiens qui se sont élevés contre l’externalisation de la production d’un journal historique à Elsevier, rappelant que l’éditeur s’est illustré dans le domaine du conflit d’intérêts, avec la publication d’études financées par des laboratoires pharmaceutiques. 

 

Quant à Alexandra, elle a déjà affûté son argumentaire. « La chose la plus drôle, m’a-t-on dit à plusieurs reprises, c’est que les chercheurs viennent télécharger leurs propres articles publiés [par Elsevier], à partir de Sci-Hub. Même les auteurs n‘ont pas accès à leur propre travail. » De quoi sérieusement s’interroger sur le mode de fonctionnement de la société.

 

 

Sur Sci-Hub, même les chats apprennent...

 

 

« Je pense que le modèle économique d’Elsevier est illégal en soi », assure Alexandra Elbakyan, citant l’article 27 de la Délcaration universelle des Droits de l’Homme : 

 

1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. 

2. Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur.

 

 

L’exact opposé de ce qu’Elsevier mettrait en place avec son programme de Paywall. Si les auteurs des articles sont protégés par ledit article 27, les éditeurs ne sont pas auteurs, ils exploitent simplement les droits des auteurs, insiste-t-elle. Voilà qui risque de ne pas convenir.

 

« J’ai développé le site Sci-Hub.org, où chacun peut télécharger des documents de recherche paywalled à la demande. J’ai moi-même téléchargé au moins la moitié des 41 millions de bulletins paywalled de la base de données et travaillé activement à la base de LibGen, pour créer des miroirs de ce site. Je n’ai pas peur de le dire, parce que, lorsque vous faites une chose juste, vous ne devriez pas vous en cacher, si ? » On aimerait ne pas lui donner tort...