Pourquoi ni le livre numérique, ni LCP ne résoudront l'accessibilité

Antoine Oury - 08.04.2016

Lecture numérique - Usages - accessibilité ebook - LCP DRM EPUB - livre numérique ebook


On entend régulièrement dire que le livre numérique, une fois plus abouti, pourra satisfaire toutes les envies de lecture, et particulièrement celles des personnes empêchées de lire, qu’elles soient aveugles, malvoyantes, dyslexiques, dyspraxiques, daltoniennes ou autres. Dépeçage d’une idée reçue à la peau de plus en plus dure.

 

BML. Part-Dieu. Nouveau mobilier en Société. Rayon Handicap

Bibliothèque Municipale de Lyon Part-Dieu (charlotte henard, CC BY-SA 2.0)

 

 

C’est un refrain qui commence à se faire vieux, entendu depuis plusieurs années déjà : le livre numérique serait la panacée pour les publics empêchés de lire, grâce aux fonctionnalités de personnalisation qu’il propose. Agrandissement du texte, changement de police ou même de sa couleur, polices spécifiques pour les personnes dyslexiques... Il est certain que le livre numérique constitue un grand pas en avant, ne serait-ce que pour la grand-mère dont la vue baisse.

 

Néanmoins, n’allons pas trop vite en besogne, et n’oublions pas que la véritable accessibilité est atteinte lorsqu’il ne subsiste aucune différence entre les usagers, en l’occurrence du texte. Or, les personnes empêchées de lire ont des besoins, et des envies, souvent totalement différents : une personne aveugle préférera lire sur un livre papier en braille, quand une autre s’accommodera d’un affichage Braille numérique. De même, certains myopes seront d’accord pour passer au livre numérique, quand d’autres resteront attachés aux livres en gros caractères.

 

Bien sûr, avec le temps, il semble probable que le nombre de personnes empêchées de lire aptes à utiliser un appareil numérique augmente, mais cela ne dispense pas pour autant d’investir dans ou de soutenir des opérations d’adaptations d’œuvres dans différents formats accessibles.

 

Par ailleurs, entendre un haut fonctionnaire du ministère de la Culture expliquer que les exceptions au droit d’auteur qui permettent ces adaptations d’œuvres deviendront obsolètes avec le développement du livre numérique accessible reste assez inquiétant vis-à-vis du souci porté par les pouvoirs publics à ces populations empêchées de lire.

 

En effet, ce sont les bénéficiaires de ces exceptions au droit d’auteur — des associations et organismes agrées — qui assurent le lent et laborieux travail d’adaptation, et sûrement pas le marché commercial du livre : le nombre de bénéficiaires est trop réduit et l’investissement trop important pour que l’édition grand public y trouve son compte.

 

C’est la raison pour laquelle tant ces organismes que les adaptations qu’ils réalisent que les exceptions au droit d’auteur qui leur en donnent le droit resteront indispensables pour pas mal d’années encore.

 

La DRM disable friendly LCP déjà limitée

 

Les rencontres de l’EPUB Summit auront été l’occasion de soulever un autre sujet lié à l’accessibilité du livre numérique : Fernando Pinto Da Silva, expert en la matière, s’est interrogé sur la présence « d’une case à cocher dans LCP qui empêcherait la lecture sur TTS [Text To Speech, une synthèse vocale qui permet de lire un livre numérique avec une voix de synthèse] ».

 

« Ce que j’ai compris avec la réponse qu’on nous a donnée, c’est qu’il y a potentiellement un risque qu’avec mon iPhone je ne puisse pas lire un EPUB protégé par LCP sur mon iPhone avec le TTS embarqué de VoiceOver. C’est la première lecture que nous avons de cette fonctionnalité qui a été ajoutée, semble-t-il, récemment. »

 

Sur Twitter, Hadrien Gardeur de Feedbooks et responsable de la spécification en question, nous a apporté plusieurs précisions : selon lui, cette possibilité de blocage exclura d’office les appareils qui utiliseront des technologies d’assistance, pour ne pas leur bloquer la possibilité du Text To Speech.

 

 

Il le souligne à nouveau, quelques minutes après la publication de cet article :

 

 


 

 

« Sauf qu’aujourd’hui, nous n’avons pas vu passer ce type de spécifications, qui nous expliquerait : “On va d’abord détecter si un lecteur d’écran est actif ou non” », nous explique Fernando Pinto Da Silva. De plus, des utilisateurs qui ont recours à des technologies de synthèse vocale non assimilées à des technologies d’assistance pure pourraient se retrouver confrontés à des soucis de compatibilité, et des livres numériques illisibles par TTS.

 

Si, concrètement, personne n’a pu tester et éprouver la place accordée par LCP à l’accessibilité, l’apparition de cette limitation agace les personnes empêchées de lire et les associations spécialisées. « Pour une fois qu’un écosystème se met en place en prenant en compte l’accessibilité et en rassemblant le secteur spécialisé, le non spécialisé, les distributeurs, avec une DRM vraiment moins contraignante, pourquoi remettre cette barrière ? Nous en mangeons tous les jours des barrières, numériques ou non », souligne Fernando Pinto Da Silva, lui-même empêché de lire. 

 

D’après les informations que nous avons pu recueillir, personne n’a l’air de savoir pourquoi cette potentielle limitation a refait son apparition : rappelons en effet que la fonctionnalité TTS du Kindle avait elle aussi été bloquée à la demande des éditeurs de livres audio, qui craignaient une cannibalisation de leur marché. Visiblement, la même logique a été appliquée ici. « Cela reste une simple possibilité, et j’espère personnellement que les éditeurs feront en sorte de favoriser l’accessibilité », conclut Virginie Clayssen, directrice de l’innovation chez Editis.

 

Visiblement, le responsable de la spécification lui-même n'est pas convaincu.

 

 


 

 

On pourra alors se demander qui souhaite vraiment cette limitation...