Prêt numérique : Amazon poignarderait les bibliothèques

Nicolas Gary - 30.08.2019

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Ce qui ressemblait à des bruits de couloirs commence à prendre forme : derrière le conflit qui oppose éditeurs et bibliothécaires, se tapirait en effet Amazon. Le vice-président senior de Bibliotheca, Tom Mercer, met le doigt non sur la couture, mais bien là où ça fait mal. Le prêt de livres numériques, une affaire de lobbying ?

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

L’hypothèse qu'Amazon soit tapi derrière les nouvelles conditions d’utilisation imposées par les éditeurs aux bibliothèques avait été précédemment soulevée. Joseph Janes, enseignant à l’université de Washington l’avait souligné : la base de données dont dispose le cybermarchand est colossale. Et permettrait de toute évidence d’exposer aux éditeurs des informations à même d’orienter les choix stratégiques en matière de prêt numérique.
 

Quand ça coince, il faut bien un book émissaire


Le tropisme contemporain vise à accuser Amazon de tous les maux dont souffre l’édition en particulier, la librairie plus spécifiquement, mais la société dans son ensemble. 

Cette fois, le témoignage de Tom Mercer semble apporter de l’eau à un moulin, qui n’a rien de la fake news. Bibliotheca Cloud Library est un service de prêt numérique, qui compte parmi les acteurs impactés par les décisions des éditeurs. La plus récente en date est celle de Macmillan qui impose un embargo sur ses nouveautés : un seul ebook peut être acheté, pour 30 $, et huit semaines de délai avant de pouvoir en obtenir plus. Et les suivants coûteront 60 $

Bibliotheca s’est monté en 2010, rappelle-t-il, avant de brosser un petit tableau historique — car les interrogations autour du prêt d’ebook ne datent pas d’hier.
 

La lente instauration de l'offre de prêt


Le marché a commencé début 2012 avec de fameux paradoxes : Penguin refusait la vente de ses livres numériques aux bibliothèques, Random House augmentait drastiquement ses tarifs et HarperCollins n’autorisait que 26 prêts. Quant à Simon & Schuster, Hachette et Macmillan, ils n’avaient aucun modèle en place. 

Il aura fallu quelque temps pour que les groupes éditoriaux acceptent l’offre pionnière de Bibliotheca — qui travaille tout de même avec la New York Public Library —, et décident d’ouvrir leur marché. Mais là encore, avec plusieurs orientations.

• Blackstone Audio propose des titres pour 90 jours,
• Hachette est passé d’un accès perpétuel à une expiration sous deux ans,
• Penguin Random House a mis en place la même chose en octobre dernier,
• Macmillan, donc, posera un embargo sur ses ebooks à compter du 1er novembre.

Mais pourquoi ces restrictions drastiques, sinon par l’effet de pressions ? Et quelles pressions ? Celles d’agents et/ou d’auteurs, qui « en sont venus à penser que le marché des bibliothèques érodait leurs revenus », souligne Mercer. Et selon lui, le courrier de John Sargent, PDG de Macmilla, qui avait mis le feu aux poudres est assez révélateur.
 

Au royaume de la data, Amazon est roi


Or, pour qu’éditeurs, agents et auteurs s’accordent sur un pareil point, il faut que des données leur soient communiquées, qui étayent leurs doutes. « Il n’existe qu’une seule entreprise ayant accès aux ventes numériques au détail par les lecteurs ainsi qu’aux habitudes de prêts en bibliothèques des usagers, c’est Amazon. »

Comment ? Simple : depuis 2009 la firme a monté Amazon Publishing, dont aucun de ses ebooks ni de ses audiolivres n’est proposé en bibliothèque. « Ils ont des équipes qui discutent avec les auteurs et les agents, et tentent de sécuriser les droits, pour les rendre aussi exclusifs que possible dans l’environnement Kindle », poursuit Mercer. 

« Il est fort probable qu’ils utilisent les données fournies par les usagers de bibliothèques pour affirmer que le prêt numérique saperait les ventes au détail. C’est une préoccupation majeure que nous devons intégrer pour y faire face en tant qu’industrie. »
 

Drapé dans sa dignité, couteau encore sanglant ?


Depuis le début de l’été qu’Amazon est pointé du doigt dans les difficultés que rencontrent les bibliothécaires, la firme n’est intervenue qu’une seule fois, mi-juillet, pour clamer son innocence. « Nous croyons que le prêt dans les bibliothèques publiques est très important pour la société, et, parmi ses nombreux avantages, celui de contribuer à accroître l’alphabétisation et fournir aux auteurs un lectorat plus large », assurait un porte-parole à Library Journal.

« Les éditeurs prennent leurs propres décisions concernant les prêts en bibliothèque. » Ce qui ne dit à aucun moment que pour les aider à choisir, Amazon tient à leur disposition tout un panel d’informations idoines. Et plus encore : la firme parle bien de prêt, sans spécifiquement évoquer le prêt d’ebook. Que l’on trouve des livres papier en bibliothèque, c’est une chose formidable : pour les ebooks, il vaut mieux passer par Amazon ?

Sans jeter la pierre à une entreprise qui semble naturellement encline à la lapidation, la réalité est difficile à cerner. L’an passé, un article de Forbes, indiquant qu’Amazon remplacerait les bibliothèques publiques avantageusement, avait provoqué un tollé. Le contributeur soulignait alors que la firme proposait un service plus complet, sans que les taxes locales ne soient engagées — permettant donc au contribuable de faire des économies.

Projet stérile, certes, mais le débat ne date pas d’hier. Imaginer Amazon en main invisible du marché, pour le prêt d’ebook, ne demande en effet pas un violent effort. 


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