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Procès antitrust, 'une très grande victoire pour Kindle'

Clément Solym - 12.04.2012

Lecture numérique - Législation - entente - Amazon - Apple


Avec la plainte déposée par le ministère de la Justice américain, toute l'économie du livre numérique aux États-Unis, qui repose sur le contrat d'agence, va être repensée. Sur cinq groupes mis en accusation, trois ont décidé de se ranger au règlement proposé par le DoJ. Restent donc deux groupes et Apple, qui iront au procès, pour faire valoir leur position.

 

Cependant, il faut se demander quel sera l'avenir du contrat d'agence dans ce contexte. C'est que les aménagements qui seront faits par les groupes favorables à ce règlement amical porteront un coup à l'actuelle disposition.

 

A genoux, et plus si affinités

 

Selon les termes du règlement, les trois éditeurs devront mettre fin au contrat d'agence qui les lie à Apple, mais également supprimer la clause de Nation la plus favorisée. Et durant deux années, il sera interdit de faire peser quelque contrainte que ce soit sur le prix de vente des ebooks - qui sera donc, comme pour le livre papier, laissé à la libre appréciation des vendeurs. 

 

En parallèle, rappelons que les éditeurs qui acceptent le règlement sont également en cours de négociation sur le montant des amendes qui pourraient leur être infligées... 

 

En fait, il ne faut pas croire à la mort du contrat d'agence, surtout que de l'autre côté de l'Atlantique, quatre éditeurs et Apple avec eux, ont fait des propositions à la Commission européenne, pour tenter de mettre en place un accord amiable, tout pareillement. Mais si le contrat d'est pas mort, Amazon a d'ores et déjà fait savoir qu'il s'agissait d'une grande, très grande victoire pour la liberté de tarification qui avait mis le marché du livre numérique dans ses mains. 

 

 

 

Ainsi, dans un communiqué, un porte-parole assure que cette plainte « est une grande victoire pour les propriétaires d'un Kindle et nous nous réjouissons d'être autorisés à baisser les prix des ebooks pour Kindle », une autre manière de dire que les tarifs des ebooks reviendront aux pratiques originelles de la société. Macmillan, Penguin et Apple, qui ont refusé l'accord proposé par le DoJ seront donc les chevaliers blancs en charge de défendre le choix du contrat d'agence. (via The Bookseller)

 

La mort du petit commerce

 

Il faut également revenir à un constat simple : Lorraine Shanley, consultante dans l'édition explique que les premiers temps seront en effet radieux. « Mais à plus long terme, la concurrence va éroder l'écart tarifaire entre les ebooks et les livres papier. Il y aura alors de moins en moins de magasins de vente au détail. »

 

De son côté, l'American Booksellers Association a évidemment réagi avec stupeur. L'ABA avait rencontré le DoJ pour faire valoir toute l'importance du contrat d'agence, dans l'écosystème, et ses bienfaits au titre d'outil assurant une saine concurrence entre les acteurs. Mais avec cette plainte, et le retour à un état antérieur, ce sont les indépendants qui vont payer chèrement la facture. Plusieurs propriétaires de librairies sont déjà la tête dans les cartons, consternés par ces choix. 

 

« Ma crainte est que les grands éditeurs ne soient pas en mesure de continuer leur activité juste en vendant des ebooks. Parce que l'on ne peut pas gagner assez d'argent pour supporter les coûts structurels », souligne l'un d'entre eux. 

 

C'est alors que le cabinet Berman, à l'origine de la plainte, et qui a assuré n'avoir aucun rapport avec Amazon, quand bien même ce sont les intérêts de cette société qui sont servis, se refuse à faire le moindre commentaire. On se contente de citer l'étonnement de clients qui ont vu passer le prix de vente au détail de 9,99 $ à 14,99 $, sans comprendre. (voir New York Times)

 

Amazon, la grande muette 

 

Et Amazon, justement, s'exprime enfin, par la voix de Russ Grandinetti. « Notre mission est de réinventer la lecture. Je suppose que le Kindle n'est pas bon pour les livres reliés. » Tiens donc. C'est que l'absence quasi totale d'Amazon dans ce dossier deviendrait presque criante de vérité... voire imposerait l'omniprésence du marchand. 

 

Lorsque John Sargent, le PDG de Macmillan, l'un des deux éditeurs à avoir refusé le règlement du DoJ souligne combien la proposition du ministère de la Justice conduirait inéluctablement au retour de la position monopolistique d'Amazon, la messe est dite. « Après un examen attentif, nous sommes parvenus à la conclusion que les conditions permettraient à Amazon de retrouver sa position dominante, bâtie avant notre passage au contrat d'agence », assure-t-il. Une autre raison, donc, de refuser le règlement : ne pas rendre à Amazon la place que le marchand avait auparavant. (voir son texte sur Authors Guild)

 

Le retour de la vie pas chère 

 

Or, on peut constater que depuis quelques jours, le prix de vente des meilleurs titres sur Amazon a chuté, passant de 7,30 $ à 6,94 $. Jusqu'au 5 avril, le prix moyen des ventes avait atteint 9,20 $ et dans la journée d'hier, il était passé à 8,60 $. Alors, cette grande victoire revendiquée par Amazon, c'est celle d'une bataille, mais pas encore celle de la guerre. 

 

A Lire : La plainte contre Apple, 'de l'herbe à chat pour l'Union européenne'

 

La situation sera prochainement donc très simple : renforcement de la position d'Amazon sur le marché du livre numérique, qui retournera à son achat d'ebooks en gros, revendus par la suite aux tarifs qui amuseront Jeff Bezos. De quoi alimenter les craintes légitimes des éditeurs et des libraires, qui redoutent de voir la firme dicter ses conditions tarifaires, pour écraser plus facilement encore la concurrence. (voir Silicon Valley)

 

Apple prépare donc bien sa riposte, c'est évident, mais le combat risque d'être bien long. Steve Jobs savait-il ? Pouvait-il prévoir qu'il incarnerait tout à la fois le chevalier blanc de l'édition, et que contre lui se monteraient les consommateurs, agités par Amazon ?