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Quand Google, Amazon et Facebook auront façonné ce monde sans pensée ni âme...

Clément Solym - 02.11.2017

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Voilà près de dix ans que Nicholas Carr avait lancé cette interrogation, toute rhétorique : Google nous rend-il stupides ? Paru en juin 2008, l’article était diffusé par The Atlantic, et passait en revue une série de critiques sans concession sur les effets d’internet vis-à-vis de l’apprentissage. Et la Toile n’en sortait pas vraiment grandie. Dix ans plus tard ? C’est bien encore.

 


Matrix, quand les humains servent de piles...

 

 

Tout comme Nicholas Carr, Franklin Foer travaille pour la publication The Atlantic. Et ce ne pourrait être qu’une drôle de coïncidence, s’il n’y avait pas le livre sorti chez Penguin, World Without Mind : The Existential Threat of Big Tech. Si à l’époque de Carr, l’angoisse était limitée à ce que les outils numériques puissent nous abrutir gentiment, le livre de Foer bascule vers un autre avenir, plus troublant.

 

Selon lui, ce sont les bases mêmes de notre démocratie, de notre vie privée, et sans excès, l’espèce humaine même, qui sont en jeu, face aux géants de la technologie. Facebook, Amazon, Apple, Google – et l’on pourrait en ajouter quelques autres – ont tout simplement trop de pouvoir sur nous. Et agissent sans qu’aucun gouvernement ne soit en mesure de les surveiller ni de les réguler. 

 

Foer exhume, pour appuyer son propos, des discours de Larry Page, l’un des cofondateurs de Google, pour qui les êtres humains « sont plus ou moins des tas d’algorithmes ». De quoi se demander ce que les Big Tech ont prévu pour notre futur. Dans Matrix, les frères Wakowski s’amusaient à inventer un univers où les impulsions électriques du corps humain puissent alimenter des machines en énergie. Faut-il arrêter d’en sourire ? 

 

C’est que, note Foer, l’époque où nous vivons a amorcé une transition civilisationnelle, où les penseurs sont contraints de constater l’évidence : le sens est éclaté, et les plateformes de médias sociaux prennent une place grandissante. 
 

Construire une pensée canalisée – la théorie du “tube”
 

Les machines ne nous élèvent pas encore comme de futures piles pour assurer leur existence, mais déjà, les algorithmes scannent nos données, nos échanges, nos communications : bref, sont utilisés pour conduire à un portrait-robot de chacun d’entre nous. « Amazon vous oriente vers des livres que vous avez déjà vus », note Foer, tandis que « Google peut supprimer la pornographie, mais pas lutter contre l’antisémitisme ».

 

Troublant. Tout autant que la capacité de Facebook à influer sur le comportement de ses utilisateurs : les émotions, outils d’interaction premiers, deviennent contagieux. Par pression sociale dématérialisée, on se refusera à un une réaction dont on envisage/projette qu’elle puisse nous mettre en défaut...




 

Le plus sérieux à prendre en compte reste que ces entreprises du monde high-tech sont capables d’influencer activement les idées et le comportement des internautes sans recul. Et de ce fait, elles disposent d’un énorme pouvoir culturel d’action. Si Google nous avait déjà rendus idiots, Facebook et Amazon avec lui nous ont conduits – ou du moins cherchent – à externaliser notre pensée vers des machines. 

 

Les algorithmes libèrent progressivement les humains du fardeau de choisir : attendons un peu, ils s’occuperont à notre place de réfléchir, note Foer. 

 

Tout l’enjeu de civilisation vient de ce que les plateformes, quelles qu’elles soient, sont totalement agnostiques quant à la qualité des messages et contenus qu’elles diffusent. Aucune d’entre elles n’aurait la prétention, pas plus que le désir, de chercher à élever le débat, ou d’aiguillonner la sensibilité des internautes. Tout se concentre et se focalise sur la faculté à capter l’attention, et les producteurs de contenus dès lors sont soumis à la dictature du plus grand nombre. 

 

Le populaire devient à la norme, le sensationnel brille plus que jamais. Les vidéos ont pris le pas sur les mots, parce qu’elles nécessitent moins d’investissement en terme de réflexion. 
 

Habiter des réalités virtuelles dépeuplées

 

Depuis l’évangélisation des années 90, où internet représentait une terra nova incognita à explorer, l’optimisme numérique fait long feu. Deux symboles restent : Edward Snowden qui a démontré à quel point les sociétés emmagasinent des informations sur le public. Et de l’autre, Donald Trump, qui démontre chaque jour combien Twitter peut façonner la sphère publique et les comportements. Diable.

 

Édition : Amazon ou le triomphe d’un monde sans pensée

 

L’ouvrage de Foer ne semble pas encore prévu en France – il faudrait faire vite, cette réflexion gagnerait à être démocratisée. D’autant plus qu’il sort à une période des plus propices : plusieurs chiffres ont récemment fait trembler les murs de la démocratie américaine. Au cours du dernier trimestre, Google et Amazon ont dépensé près de 9 millions $ en lobbying, pour se faire une place au soleil, du côté de la Maison-Blanche. 

 

Évidemment, ces montants sont pharaoniques pour le grand public, mais restent assez dérisoires pour les sociétés elles-mêmes. Mais si l’on met en comparaison avec ce que les plus importants groupes de lobbying ont pu dépenser, on mesure tout l’enjeu pour les Big Tech. 

 

Franklin Foer n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins : « Ce sont des machines pensantes qui façonnent notre réalité. Et bientôt, nous habiterons dans leurs réalités virtuelles. » Et le problème n’est pas tant que nous fusionnions, en tant qu’humanité, avec ces machines : non, l’enjeu est que les entreprises qui gèrent et contrôlent ces machines puissent finir par nous contrôler.

 

À lire : J’ai passé 10 ans dans Facebook (Affordance)

 

On a déjà entendu, sans y prêter toute l’attention nécessaire, que Google, Facebook, Apple et Amazon se préoccupaient peu de la propriété intellectuelle et de la vie privée. Foer va un cran plus loin : leurs algorithmes nous poussent maintenant à la conformité, en ravageant toute forme d’intimité. Nous assistons à la mise en œuvre d’une automatisation complète et de l’homogénéisation de notre vie sociale, politique... et intellectuelle. 

 

Reste à le comprendre, et s'en défendre...
 

 

L'intelligence artificielle au service du livre et de la lecture